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Entretien avec Fauquin Coulibaly

Il y a un an, suite à la sortie de mon septième roman Havre de Guerre, j’accordais une interview à Murda Mag, un webzine créé par des étudiants de la diaspora africaine. Murda Mag a malheureusement disparu il y a quelques mois. Plutôt que de laisser cette interview se perdre à jamais dans les limbes du web, j’ai décidé de la republier ici afin que tout le monde puisse en profiter. Bonne lecture.

Journaliste de terrain, enseignant et blogueur de la première heure, Fauquin Coulibaly s’est imposé en quelques années comme l’un des observateurs les plus lucides de la société ivoirienne contemporaine. De la face sombre de la cybercriminalité aux dérives du « foot-business », sa plume ne recule devant aucun tabou, préférant la vérité brute des réalités sociales au confort des récits policés. À l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, « Havre de guerre », celui qui dissèque les maux de l’Afrique avec la précision d’un scalpel a accepté de se livrer. Entretien exclusif avec un écrivain qui a choisi de faire de l’engagement son ADN littéraire.


Fauquin Coulibaly, votre parcours est un carrefour entre l’enseignement et le journalisme. Comment ces deux disciplines se nourrissent-elles mutuellement dans votre écriture romanesque ?

Par ce qu’elles ont en commun. Ces deux disciplines ont pour véritable objet l’humain. Une école est un carrefour de trajectoires diverses, tant au niveau des enseignants que des apprenants. Le journalisme permet également de côtoyer de nombreuses personnes de tous horizons et d’apprendre d’elles. Toutes ces rencontres m’aident à définir des approches thématiques et à mieux structurer mes personnages.


Vous avez commencé par le blogging dans les années 2000. Quel regard portez-vous sur la mutation de la parole citoyenne en Côte d’Ivoire, passée des longs formats web à l’immédiateté des réseaux sociaux ?

L’avantage des réseaux sociaux est qu’ils permettent de mieux se faire entendre et de toucher une plus large audience. C’est un gros plus pour la parole citoyenne. Le problème est que ces plates-formes échappent totalement au contrôle du créateur de contenus. Son compte peut être supprimé du jour au lendemain sans explications. Cette déconvenue est arrivée à quelques personnes de mon entourage. Je pense qu’il faut diversifier ses sources d’expression et ne pas dépendre uniquement des réseaux sociaux. C’est pour ça que j’en suis resté au blogging traditionnel sans pour autant fermer la porte aux nouvelles formes de communication.

Vous n’avez pas le sentiment de vous répéter ?

Pas vraiment, ce sont deux publics différents. Ceux qui consultent mon blog ne me suivent pas forcément sur les réseaux sociaux et vice-versa. Maintenant, si vous me demandez ma préférence, elle va au blog traditionnel. Je m’y sens plus libre.


On vous définit souvent comme un écrivain réaliste. Estimez-vous que la fiction est le meilleur outil pour dénoncer les maux que le journalisme peine parfois à approfondir ?

Le meilleur je ne sais pas, je n’ai pas la science infuse, mais à mon sens, oui. La fiction est à mes yeux une réalité parallèle dans laquelle on est affranchi de certaines restrictions. C’est un espace de liberté quasi-totale où l’imagination peut pleinement s’exprimer. Je peux y aborder toutes les thématiques qui me tiennent à cœur sans être limité par le nombre de mots ou une ligne éditoriale. En ce sens, la fiction est une extension de la réalité.


Dans Arnaques, crimes et informatique, vous plongez dans l’univers des « brouteurs ». Au-delà du délit, que nous dit ce phénomène sur la perte de repères de la jeunesse actuelle ?

Il montre à quel point le matériel cancérise notre société. La motivation première des jeunes gens qui s’adonnent à cette pratique est financière. Ils le font plus pour parader que pour s’en sortir, contrairement à ce qu’ils disent. Vu que nous sommes dans une société où on porte aux nues le paraître, et que beaucoup de gens sont partisans du moindre effort, ce phénomène ne pouvait que prendre de l’ampleur. Notre société traverse également une crise morale. On n’est plus jugé à travers des valeurs mais uniquement par ce qu’on possède et le respect se gagne actuellement par l’avoir et plus par l’être. En fermant les yeux sur ce qui est ni plus ni moins que de l’escroquerie, notre société a failli et a envoyé un mauvais message : « l’essentiel est de s’enrichir, qu’importe la manière ». Les jeunes d’aujourd’hui seront les décideurs de demain. Il y a de quoi craindre pour l’avenir du pays si leurs seuls repères sont l’argent et les biens.

Votre dernier ouvrage*, Havre de guerre, revient sur les cicatrices des crises politiques. Est-il encore difficile, selon vous, de faire de la littérature un miroir de l’histoire récente ivoirienne ?

Oui, si j’en crois les réactions des éditeurs locaux. La plupart étaient clairement dérangés par cette thématique au motif que les cicatrices sont encore récentes. Je pense qu’il n’y a aucun mal à aborder notre histoire récente, c’est même souhaitable à mon sens. Chaque pays a ses pages sombres. On ne peut nier ce qui est et ce qui a été. Cela permettra d’exorciser nos maux en plus de servir de référent pour le futur. J’espère que de plus en plus d’auteurs aborderont ces thèmes. Il nous revient de raconter notre propre histoire. Peut-être que dans le futur, quand certaines considérations partisanes seront moins vivaces, on aura plus d’œuvres qui en parleront.

La question de l’immigration est centrale dans vos derniers écrits. Quel est, d’après vos recherches et vos observations, le chaînon manquant pour retenir cette jeunesse sur le continent ?

Il faudra avant tout en finir avec le mythe de l’Europe-terre-de-réussite. Ce n’est pas qu’une question de moyens et de qualité de vie qui pousse les jeunes africains à immigrer clandestinement. Certains gagnent très bien leur vie ici et décident tout de même de tenter la traversée. Beaucoup de migrants ont des sources de revenus, modestes certes, mais bien réelles. Il y a un complexe vis-à-vis de l’Europe chez trop d’Africains et tant qu’il perdurera, il sera difficile de lutter efficacement contre l’immigration clandestine. Pour eux, ils ne peuvent s’accomplir pleinement qu’en ayant été en Europe. Ils sont totalement convaincus que la vie y est plus simple et qu’on peut y réussir facilement. Sans oublier qu’ils se disent que la société occidentale est plus libre et plus permissive.


Le football est une passion que vous partagez avec vos lecteurs notamment sur votre blog. Avec À l’ombre du foot business, vous montrez une face sombre du sport-roi. Pourquoi avoir voulu briser le mythe du « succès facile » par le ballon rond ?

Cela s’imposait selon moi au vu des dérives que j’ai pu constater. Trop de jeunes y mettent tous leurs espoirs alors que seule une infime minorité parviendra à vivre décemment du football. Il y a surtout un vrai déficit d’information. Beaucoup d’aspirants footballeurs ignorent ce qui les attend. Ils pensent qu’il suffit d’être bon pour réussir dans le sport professionnel et ne savent pas que c’est un monde de requins. Il faut qu’ils comprennent que rien n’est facile. J’ai vu trop d’entre eux se faire arnaquer faute d’information. Ce qui est également déplorable est qu’ils ne cherchent pas à comprendre le fonctionnement de l’industrie du football. Certains signent des contrats sans même les lire et se retrouvent ensuite piégés par des clauses abusives.


En tant que chroniqueur sportif, comment analysez-vous l’impact de la CAN 2023 sur la cohésion sociale en Côte d’Ivoire ? Est-ce une parenthèse enchantée ou un vrai changement de paradigme ?

L’impact fut positif. C’est toujours un plaisir de voir une population unie et soudée au-delà de toutes considérations. Il faut croire que le football s’avère plus efficace pour la cohésion nationale que n’importe quelle campagne patriotique. Maintenant, il faudra voir si cet état de grâce perdure. Les futures élections présidentielles seront un indicateur. Espérons qu’elles se dérouleront sans heurts et que les politiciens et leurs partisans feront preuve de bon sens. Ce pays a déjà assez souffert.


Beaucoup de jeunes sportifs sont victimes d’agents véreux. Quel rôle l’État et les écrivains peuvent-ils jouer pour assainir cet écosystème ?

Informer encore et toujours. C’est l’ignorance des jeunes sportifs qui entretient ce système. C’est pour ça que dans mon livre, j’ai insisté sur cet aspect. Nos jeunes footballeurs ne connaissent pas leurs droits et ne savent rien du monde du football. Ils ne voient que la face visible de l’iceberg : les matchs, les gros contrats, les stades pleins… Il suffit qu’on leur fasse miroiter un essai en Europe et beaucoup perdent la tête, se voient déjà riches et adulés. À notre niveau, nous pouvons juste alerter sur les dangers qu’ils encourent et les sensibiliser. Pour ce qui est d’assainir ce milieu, ce sera à ses acteurs de prendre leurs responsabilités. Si déjà les jeunes footballeurs sont informés et ne se laissent plus gruger, le changement se fera en douceur.


Comment se déroule votre processus de création ? Êtes-vous un auteur de l’instinct ou un bâtisseur de plans rigoureux ?

Je fonctionne à l’instinct. Il m’arrive parfois de planifier certains récits mais c’est assez rare. Généralement, le processus d’écriture est assez spontané chez moi. Je ne force pas l’inspiration et je peux passer d’un récit à l’autre sans crier gare. En clair, je peux n’écrire que l’incipit d’une histoire et ne plus y toucher pendant des mois jusqu’à ce que les idées viennent. Parfois, j’ai des idées correspondant à une autre histoire inachevée pendant que je suis en train de travailler sur un récit. Je peux donc délaisser celui qui est en cours pour me concentrer ponctuellement sur l’autre. Ce n’est pas la façon de travailler que je conseillerais à un jeune auteur mais c’est celle qui me correspond.

Abidjan, là où vous vivez, est une ville de contrastes, entre luxe et précarité. Comment cette dualité influence-t-elle l’atmosphère de vos récits ?

Cette dualité se retrouve un peu partout, pas seulement à Abidjan. De plus, aucun de mes récits ne se déroule nommément à Abidjan, je ne l’ai en tout cas jamais précisé. Il est cependant indéniable que les contrastes de cette ville ont une influence sur mes écrits. Abidjan est le carrefour de la CEDEAO et même de l’Afrique Francophone. Cette ville offre donc une grande variété de mœurs. Ce cosmopolitisme a ses avantages pour un artiste. On a un large éventail de décors, d’idéologies, de référents… J’y puise au quotidien.


L’industrie du livre en Afrique de l’Ouest fait face à des défis majeurs (coût du papier, distribution). Quelles solutions préconisez-vous pour que l’écrivain puisse enfin vivre de sa plume ?

Le secteur est en plein boom sans pour autant que les difficultés soient moins présentes. Il faut déjà redonner goût à la lecture, notamment chez les jeunes. Il y a des initiatives en ce sens (clubs de lectures, salons du livre…) mais il faudra en faire plus. Le soutien de l’État serait également le bienvenu en ce sens. Dans certains pays, le gouvernement achète un stock d’œuvres d’auteurs nationaux pour équiper les bibliothèques. On pourrait reproduire ce schéma ici et cela rendrait le livre encore plus accessible. Tant que la lecture ne sera pas une habitude pour nos concitoyens, il sera difficile de s’imaginer vivre de sa plume. Il faut aussi améliorer la distribution. Les auteurs qui, comme moi, ont certaines de leurs œuvres éditées à l’étranger ont du mal à les faire connaître ici vu qu’elles reviennent cher à cause des frais d’import. Peu de libraires sont disposés à les commercialiser pour cette raison. Même au plan local, la distribution reste un défi. Tout est trop centralisé sur la zone abidjanaise au point qu’il est difficile de se procurer des livres d’auteurs ivoiriens contemporains à l’intérieur du pays. Personnellement, aucun de mes livres n’est vendu à Korhogo, la ville dont je suis originaire. Si la principale librairie n’a pas de succursale dans une ville, il est quasiment impossible que votre œuvre y soit disponible. Il y a encore beaucoup à faire pour démocratiser la lecture.

Y a-t-il une thématique que vous considérez encore comme trop sensible pour être abordée frontalement dans vos colonnes ou vos livres ?

Aucune. Si une thématique me parle et que j’ai suffisamment de matière pour la traiter, je ne vois pas pourquoi je m’abstiendrais d’en parler. Bien sûr, il y a des sujets qui m’intéressent moins mais si dans le futur je ressens le besoin de les aborder, je le ferai.

On remarque d’ailleurs une grande variété de sous-thèmes dans vos récits…

C’est fait à dessein. Je ne suis pas friand des récits monolithiques.

Quels sont les auteurs, ivoiriens ou internationaux, qui constituent votre « panthéon » personnel ?

Je suis un grand fan d’Albert Camus. Les autres auteurs qui m’ont beaucoup inspiré sont Alioum Fantouré, Mongo Beti, Amadou Koné, Ahmadou Kourouma, Tierno Monénembo, Henri Lopès, Soni Labou Tansi… Mes références ne sont pas que littéraires. Un certain nombre de rappeurs m’ont également influencé, des MCs comme Shurik’n, Akhenaton, Kery James, Lino, Oxmo Puccino, Fabe, Le Rat Luciano ou encore 2Pac, Nas, DMX, The Notorious B.I.G., Jay-Z, Eminem côté américain.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre prochain projet ? Vers quel nouveau terrain de lutte votre plume va-t-elle nous emmener ?

Mon prochain livre s’intitulera Demain peut-être. Il relate l’histoire d’une jeune fille prisonnière d’un mariage abusif qui tente de reprendre sa vie en main.

Qu’est-ce qui vous a inspiré ce thème ?

De nombreuses histoires qui m’ont été rapportées ces dernières années. C’est plus une œuvre sur les choix de vie et l’accomplissement personnel qu’autre chose.

Vous êtes essentiellement romancier. Pensez-vous tester un autre genre littéraire dans les prochaines années ?

Ça ne me dérange pas de n’écrire que des romans. De toute façon, personne n’a reproché à Molière de n’avoir écrit que des pièces ou à Mallarmé de n’être que poète. Je fonctionne au feeling. Si un jour, je ressens le besoin d’écrire des poèmes, un essai ou une pièce, je le ferai.


​Si vous deviez conseiller un jeune auteur, que lui diriez-vous au vu de votre parcours actuel ?

Qu’il lise le plus possible et qu’il se montre patient. Une carrière littéraire ne se construit pas dans la précipitation. Il y a beaucoup de travail en amont. Je lui conseillerai également de ne pas prendre personnellement les remarques qu’on lui fera.

*: Interview réalisée en mars 2025.

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