Les équipes maudites: la génération Cruijff – Neeskens
Si l’histoire ne retient que les vainqueurs, celle du football fait le plus souvent la part belle à ceux qui pour une raison ou une autre ne sont pas parvenus à aller au bout. En effet, la mythologie de ce sport regorge de perdants magnifiques et d’éternels seconds. Parmi ces poulidors du ballon rond figurent un certain nombre de sélections qui malgré des qualités évidentes et des effectifs de haut niveau ne sont pas parvenues à s’installer sur le toit du monde. Pis, certaines d’entre elles n’ont remporté aucun trophée majeur. Pour ce premier volet de notre série consacré aux grandes sélections non-titrées, intéressons-nous à la sélection néerlandaise des années 70.
Les prémices
Dans le football de l’après-guerre, les Pays-Bas ne sont qu’une sélection mineure. Incapable de rivaliser avec les meilleures écuries continentales, la sélection batave ne parvient pas à se qualifier pour une phase finale de tournoi majeur pendant plus de vingt ans. La donne change cependant à la fin des années 60 dans la foulée de la montée en puissance des clubs-phares du pays (Feyenoord Rotterdam, Ajax Amsterdam…) qui brillent enfin en coupes d’Europe. L’apparition du football total, porté par l’entraîneur Rinus Michels, symbolise ce changement de statut. Malgré tout, la sélection ne parvient pas à se qualifier pour le Mondial 1970, mais le potentiel est là et il est manifeste que cette sélection a un brillant avenir.
La confirmation
Portée par une génération dorée menée par Johan Cruijff et Johan Neeskens, les Pays-Bas peuvent compter sur un effectif riche comptant Ruud Krol (un des meilleurs joueurs défensifs de l’époque), Robby Rensenbrink, Johnny Rep, Arie Haan, Theo de Jong et les frères Van de Kerkhof (Willy et René). Soit une belle brochette de joueurs brillants en clubs (l’Ajax Amsterdam est alors la meilleure équipe d’Europe). Le jeu pratiqué par ces Oranje est séduisant, calqué sur celui des lanciers qui a mis l’Europe du football à genoux. On se prend alors à rêver d’un brillant avenir pour cette équipe mais elle va connaître son premier gros couac: la non-qualification à l’EURO 1972. Cet échec va cependant galvaniser cette sélection qui confirmera ses énormes progrès lors des éliminatoires de la coupe du monde 1974. Les bataves survolent leur poule éliminatoire et se qualifient sans surprise pour la première fois depuis 1938.
La désillusion de 1974
Si sur papier cette équipe est peut-être la meilleure du monde (la plus enthousiasmante en tout cas), elle n’échappe pas aux soubresauts en coulisses une fois la qualification obtenue. Le sélectionneur tchécoslovaque Frantisek Fadrhonc, en place depuis 1970, est écarté au profit de Rinus Michels en début d’année. Si ce changement n’influe en rien la philosophie de jeu de l’équipe, le cas Cruijff suscite des remous. Contractuellement lié à Puma, le joueur refuse d’arborer la tunique des Oranje alors confectionnée par Adidas. Il ira jusqu’à menacer de boycotter la coupe du monde. Finalement, un compromis sera trouvé. Le maillot porté par le Hollandais Volant n’aura que deux bandes au lieu de trois. Cet incident digéré, les Pays-Bas débarquent plus affûtés que jamais au Mondial ouest-allemand. Dans une poule relevée comptant la Suède, l’Uruguay et la Bulgarie, les bataves terminent invaincus, remportant deux matchs sur trois. Le meilleur est pourtant à venir. Confrontés au Brésil, à l’Argentine et à la RDA en deuxième phase de poules, les hommes de Michels laminent leurs adversaires, ne concédant aucun but. Logiques premiers du groupe, ils se qualifient pour la finale. Les Pays-Bas se retrouvent confrontés à l’autre épouvantail de la compétition: la RFA, championne d’Europe en titre et pays organisateur. Cette finale de rêve va tenir toutes ses promesses. La formation néerlandaise prend les devants dès la deuxième minute grâce à un penalty transformé par Neeskens. Mais les ouest-allemands reviennent dans le match à la vingt-sixième minute par le biais d’un penalty de Breitner. Les débats s’équilibrent ensuite. Victime d’un traitement de choc de la part de Berti Vogts, Cruijff ne parvient pas à s’exprimer. Étouffés par le jeu physique ouest-allemand, les Oranje concèdent un but de Gerd Müller juste avant la pause. La deuxième mi-temps sera totalement cadenassée par la Mannschaft qui s’adjuge le trophée. Si les Pays-bas ont fait rêver, ils doivent malheureusement se contenter de la deuxième place. Cette désillusion est depuis surnommée La mère de toutes les défaites dans la presse néerlandaise.
L’échec de 1976
Après cet échec, Rinus Michels démissionne afin de se concentrer sur le FC Barcelone, club qu’il coachait depuis 1970. George Knobel, l’ancien entraîneur de l’Ajax lui succède sur le banc de la sélection. Problème, Knobel est le coach qui dirigeait les lanciers au moment où ceux-ci on perdu leur couronne européenne. Il est alors considéré comme un loser par certains joueurs et observateurs. Bon an mal an, il remobilise l’équipe et se lance dans les éliminatoires de l’EURO 1976. Dans un groupe délicat (Italie, Pologne, Finlande), les Oranje parviennent à décrocher la première place malgré un revers majeur contre la Pologne (défaite 1-4). Bien que l’équipe ait conservé la même ossature, la défiance des cadres vis-à-vis du sélectionneur va s’envenimer dans les mois suivants. Les Pays-Bas parviennent malgré tout à se qualifier pour la phase finale en Yougoslavie. Trop sûrs d’eux, il se font surprendre en demi-finale par la Tchécoslovaquie (1-3 après prolongations). Pis, les Oranje n’ont pas inscrit le moindre but du match (le tchécoslovaque Ondrus avait marqué contre son camp), un comble pour une équipe disposant d’un tel arsenal offensif. Les bataves glaneront tout de même la troisième place en battant la Yougoslavie (3-2 après prolongations), un match que Cruijff, Neeskens et Rep n’ont pas joué. Conséquence de ce nouvel échec, Knobel prend la porte.
Nouvel échec en coupe du monde
Désormais dirigés par Jan Zwartkruis, modeste intérimaire intronisé faute de mieux, les bataves entament derechef la campagne qualificative pour le Mondial 1978. Dans un groupe comptant le voisin belge, l’Irlande du Nord et l’Islande, les Oranje ne font pas de détail et se qualifient brillamment en finissant invaincus (cinq victoires, un nul). Jugé trop peu charismatique, Zwartkruis est remplacé par l’autrichien Ernst Happel, alors considéré comme un des meilleurs coachs européens. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes mais juste avant le début de la compétition, Cruijff décide de ne pas la jouer. Les suppliques de la fédération et des fans n’y changeront rien, le Hollandais Volant ne sera pas du voyage argentin et prend sa retraite internationale dans la foulée. On pense alors que son acte est guidé par un refus de cautionner la dictature de Videla (nombre de voix s’étaient élevées pour réclamer le boycott de cette coupe du monde), mais l’intéressé confiera en 2008 qu’il aurait décidé de renoncer au Mondial suite à une tentative d’enlèvement dont il avait été victime. Malgré son absence, l’équipe a toujours fière allure et est de nouveau favorite au titre suprême, d’autant que tous les grognards de l’édition précédente sont présents. Opposés au Pérou, à l’Ecosse et à l’Iran en poules, les bataves se montrent plus empruntés et ne finissent que deuxième de la poule (une victoire, un nul et une défaite surprise contre l’Ecosse). C’est lors de la seconde phase de groupe que la machine orange va se mettre en branle. Malgré une adversité corsée (RFA, Italie, Autriche), les bataves régalent, remportant deux matchs sur trois et finissant premiers de la poule. Qualifiés pour la finale, les néerlandais doivent affronter l’Argentine, le pays organisateur. Dans une ambiance surchauffée et électrique, ils concèdent un but de Mario Kempes en fin de première mi-temps. Dans un Monumental acquis à la cause de l’Albiceleste, les Oranje reviennent tout de même dans la partie en deuxième mi-temps et égalisent par l’intermédiaire de Dick Nanninga. En fin de match, Rensenbrink a la balle de match au bout du pied mais trouve le poteau droit. La chance des bataves est passée. Ils s’inclineront durant la prolongation, concédant deux buts argentins. Une fois de plus, les Pays-Bas échouent dans la dernière ligne droite.
La fin de cycle
Cette nouvelle déconvenue sera le chant du cygne de cette génération. Zwartkruis revient sur le banc et reprend une équipe amputée de Neeskens, retraité, dans l’optique de l’EURO 1980. Articulée autour de Rep et Krol en tauliers, la sélection néerlandaise est versée dans un groupe éliminatoire relevé (RDA, Pologne, Suisse, Islande). Ils finissent tout de même premiers (six victoires, un nul, une défaite) de leur poule et compostent leur ticket pour l’EURO 1980. Malheureusement, Rensenbrink décide de prendre sa retraite internationale lui aussi. C’est avec une équipe rajeunie avec les frères Van de Kerkhof, Rep, Haan et Krol en derniers dinosaures que les Pays-Bas se présentent sur les pelouses italiennes. Confrontés à la RFA et à la Tchécoslovaquie, les Pays-Bas sont dans le groupe de la mort (complété par la modeste Grèce). Avec une victoire, un nul et une défaite, les bataves finissent troisièmes et sont éliminés à la différence de buts. L’ultime match de poule contre la Tchécoslovaquie laissera de nombreux regrets. Obligés de gagner pour assurer leur qualification, les Oranje ont pourtant joué le frein à main, au grand désespoir de leur sélectionneur. Une page de l’histoire du football néerlandais se tourne. Arie Haan se retire lui aussi. Les vieillissants Rep et Krol restent et guident la sélection lors des éliminatoires du Mondial 1982. Dans un groupe qualificatif comptant la France, la Belgique, l’Eire et Chypre, les bataves ne font pas illusion et ne finissent que troisièmes, devancés par les Bleus et les Diables Rouges. Suite à cet échec, Rep et René Van de Kerkhof prennent leur retraite internationale. La qualification à l’EURO 1984 se soldera elle aussi par un échec. Ruud Krol décide lui aussi de quitter la sélection. Le seul Willy Van de Kerkhof ne parviendra pas à faire de miracle aux côtés d’une nouvelle génération, certes talentueuse mais encore tendre. La sélection manquera la coupe du monde 1986 et devra attendre l’EURO 1988 pour figurer de nouveau dans un tournoi international.
Cette génération bien que brillante ne sera donc jamais parvenue à remporter le moindre titre avec la sélection. Un comble avec une telle accumulation de talents. Toutefois, elle intégrera le panthéon footballistique pour la qualité de son jeu, son aisance technique et pour la révolution qu’elle aura apporté. D’ailleurs, les principes de jeu de cette formation sont considérés comme les bases du football moderne (défense de zone, permutation permanente, dépassement de fonction, postes hybrides…). A défaut de titre, la bande à Cruijff peut se vanter d’avoir changé à jamais la face de ce sport.
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