Italie, les raisons d’un déclin
Et de trois ! Pour la troisième fois consécutive, l’Italie ne sera pas présente à la grand-messe du football mondial. Une anomalie qui est en passe de devenir banale tant la Squadra Azzurra peine à convaincre ces dernières années. Éliminée aux tirs au but au terme d’un match brouillon contre la Bosnie-Herzégovine, la Nazionale semble avoir perdu son ADN footballistique au point de ne plus être capable de triompher de formations largement à sa portée sur le papier. Maintenant que l’échec est consommé, il est de bon ton d’analyser les causes de cette déchéance de la sélection transalpine. Comment un quadruple vainqueur de la coupe du monde a pu tomber aussi bas ? Pourquoi un pays qui était l’un des meilleurs de l’échiquier FIFA a-t-il perdu son lustre d’antan ? Voici quelques éléments de réponse.
La formation et l’intégration des jeunes joueurs
De nombreux analystes du football italien imputent les difficultés de la sélection au retard pris dans la formation des jeunes. Selon eux, le football italien n’a pas su s’adapter et faire évoluer sa politique de formation. Résultat, un manque de talent au niveau de l’équipe première. Si cet argument semble valable, il est à nuancer. La réalité est un poil plus compliquée. Pour commencer, les centres de formation italiens (ceux des grands clubs tout au moins) ne sont pas réputés pour être les meilleurs. La politique sportive des clubs est souvent basée sur les transferts au point que, de tout temps, bon nombre des membres des équipes de jeunes ont dû rejoindre des équipes de seconde zone pour avoir du temps de jeu. La différence est que par le passé, la détection était plus aboutie et les éléments les plus prometteurs étaient vite récupérés par les grands clubs. Les cadors du championnat n’hésitaient pas à aller chercher de jeunes joueurs évoluant dans de petits clubs voire dans les divisions inférieures pour leur équipe première. Ce qui permettait un renouvellement du vivier. À présent, les clubs italiens font de moins en moins confiance aux jeunes (plus de 60% des joueurs de la Serie A sont étrangers). Peu de joueurs italiens sont titulaires indiscutables dans les grands clubs italiens et quand ils le sont, ils ne sont pas les stars de l’équipe comme naguère. Cet état de fait pousse de nombreux jeunes à s’exiler, à la fois pour des raisons sportives et financières. Le souci est que beaucoup évoluent dans des formations qui ne jouent pas les premiers rôles et ne se frottent donc pas à ce qui se fait de mieux en Europe. Et quand ils sont dans de grands clubs, peu bénéficient d’un temps de jeu conséquent. Dans ces conditions, compliqué de voir émerger des fuoriclasses. Et si les joueurs italiens ne disputent pas régulièrement la Champions League, il y a peu de chances qu’ils emmagasinent l’expérience des grands rendez-vous. Conséquence indirecte, les footballeurs italiens ne sont plus aussi décisifs que par le passé et certains postes sont peu pourvus en talent pur (trop d’attaquants italiens peinent à enchaîner trois saisons à plus de dix buts inscrits en championnat).
Le déclin du championnat
Si la Série A était quasi-incontestablement le meilleur championnat des années 90, ce n’est plus du tout le cas à présent. La plupart des clubs ont changé de main avec les années et le football italien a dû apprendre l’austérité dans la décennie précédente à cause de la baisse des droits TV, de la billeterie et l’endettement. Incapables de s’aligner sur les prix d’un marché de plus en plus déréglé, les clubs italiens ne parviennent plus à attirer des joueurs de premier plan ou de jeunes pousses en devenir. Sans compter que les clubs, en grande difficulté financière pour la plupart, font à présent du trading pour rester à flot. Le niveau global du championnat en a pâti. L’époque où les meilleurs joueurs sud-américains débarquaient en grandes pompes dans la Botte est révolue. Aujourd’hui, les formations transalpines doivent se rabattre sur le deuxième voire le troisième choix et même accueillir des joueurs du championnat anglais désireux de se relancer. De là à affirmer que la Serie A est devenue un championnat de transition, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas. Toujours est-il que le championnat italien est devenu de moins en moins attirant à mesure que les effectifs sont de moins en moins qualitatifs. Pour ne rien arranger, les clubs transalpins sont totalement déclassés sur la scène européenne depuis l’aube des années 2010. La Champions League n’a plus été conquise par un club italien depuis seize ans (le dernier triomphe en date de 2010). Là où le football européen était dominé par les formations italiennes à la fin du siècle précédent (il y avait même des finales 100% italiennes), il est devenu rare de voir ces dernières s’imposer à présent (deux finales de coupe d’Europe gagnées en tout et pour tout depuis 2010).
Une transition mal assurée
Jusque-là, l’Italie avait toujours pu compter sur de fortes individualités et des joueurs de classe mondiale. La transition générationnelle se faisait naturellement sans heurts, de sorte que la continuité était toujours assurée. La compétitivité de la sélection était garantie. La situation actuelle est totalement inédite dans le football transalpin. Pour la première fois, il y a eu une véritable cassure au niveau des générations. Le départ de quelques historiques (Giorgio Chiellini, Jorginho…) n’a pas été comblé. La relève ne s’est pas montrée à la hauteur au point qu’on a le sentiment d’avoir un écart de niveau flagrant. Il faut dire aussi que l’Italie fait face à un creux générationnel comme elle n’en a jamais connu. Certains postes sont peu pourvus en joueurs de qualité comparé à d’autres sélections (avant-centre, ailier, latéraux, défenseurs centraux). Les joueurs actuels sont loin d’être les meilleurs de leur génération à leurs postes. Mais le plus inquiétant est cette impression de manque de cohésion que dégage cette équipe. Certaines sélections ont des joueurs plus faibles techniquement mais parviennent à obtenir de meilleurs résultats en misant sur la solidarité. L’Italie ressemble davantage à une association de bons joueurs qu’à une véritable équipe. Ce qui l’empêche de se transcender dans les moments critiques. Une ossature solide et fiable peine à se dégager au point que les sélectionneurs doivent parfois faire du neuf avec du vieux (Marco Verratti a failli être rappelé en sélection pour les deux derniers matchs de repêchage) ou lancer des joueurs encore trop justes pour le niveau international, faute de mieux.
Le mental et la qualité des entraîneurs
En dépit des questions évoquées précédemment, la Nazionale semble souffrir d’un vrai blocage mental notamment vis-à-vis de la coupe du monde. La sélection est toujours relativement performante lors des EUROS (championne en 2021, jamais éliminée au premier tour depuis 2004) mais ne parvient pas à jouer libérée lors des matchs-couperets comme les barrages, ce qui explique les échecs répétés en qualification de coupe du monde. L’équipe est moralement touchée et apparaît crispée, en proie au doute, minée par la peur de mal faire. Et aucun des sélectionneurs n’est parvenu à exorciser ce sentiment. Tant que le signe indien ne sera pas vaincu, il sera difficile de revoir l’Italie au premier plan. Autre souci abordé par les observateurs du football italien, la qualité des sélectionneurs. Un argument qui ne se tient pas forcément vu que Roberto Mancini avait eu des résultats avec cette équipe sans pour autant la qualifier pour un Mondial. Ses successeurs ont eu il est vrai plus de mal. Luciano Spalletti n’a jamais réussi à redonner à la sélection son prestige. Et pour beaucoup, le choix de Gennaro Gattuso a été fait faute de mieux (tous les autres entraîneurs approchés auraient décliné l’offre). Depuis quelques années, la Squadra Azzurra se montre peu rassurante, ne parvient pas à élever son niveau de jeu face à la pression et une forte adversité. Cette friabilité mentale couplée aux soucis d’animation auxquels sont confrontés les entraîneurs n’augure rien de bon pour la suite.
Et maintenant ?
Au vu de tous les points abordés, le football italien semble avoir besoin d’une révolution pour se remettre sur les rails. Cette dernière sera-t-elle effective ? Rien n’est moins sûr. Nommé à la présidence du secteur technique de la FICG (fédération italienne de football) en 2010, Roberto Baggio avait démissionné de son poste en 2013 face à l’immobilisme des instances. Durant son bail, il avait produit un rapport de 900 pages listant toutes les réformes à engager pour faire évoluer le football italien (refonte des centres de formation, modernisation du scouting s’inspirant des méthodes de travail espagnoles et néerlandaises, formation des entraîneurs pour mettre l’accent sur la créativité plutôt que sur la tactique, création d’un accompagnement spécifique pour les jeunes buteurs afin de les rendre plus techniques et plus décisifs…). La fédération a-t-elle réellement l’intention d’effectuer une véritable refondation ? Difficile de répondre par l’affirmative. Tout n’est pas non plus à jeter vu qu’il y a eu un minimum de résultats ces dix dernières années notamment à l’EURO, même si ce succès est d’une certaine façon l’arbre qui cache la forêt. Le football italien fait face à de gros problèmes structurels. Outre les ressources des clubs qui se sont amenuisées, il faut aussi composer avec la vétusté des stades. Peu probable que le championnat retrouve de sa superbe de sitôt. Pour ce qui est de la sélection, bien malin qui pourra prédire son futur. Gattuso est annoncé partant. Son successeur devra faire face à un énorme chantier. Remobiliser cette sélection traumatisée ne sera pas une sinécure surtout que le salut ne viendra pas de joueurs d’exception. Il faudra se débarrasser des fantômes du passé et composer avec un groupe relativement moyen pour espérer retrouver les sommets.
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