Les équipes maudites: la génération Batistuta – Ortega
Si l’histoire ne retient que les vainqueurs, celle du football fait le plus souvent la part belle à ceux qui pour une raison ou une autre ne sont pas parvenus à aller au bout. En effet, la mythologie de ce sport regorge de perdants magnifiques et d’éternels seconds. Parmi ces poulidors du ballon rond figurent un certain nombre de sélections qui malgré des qualités évidentes et des effectifs de haut niveau ne sont pas parvenues à s’installer sur le toit du monde. Pis, certaines d’entre elles n’ont remporté aucun trophée majeur. Pour ce nouveau volet de notre série consacré aux grandes sélections non-titrées, intéressons nous à l’Argentine des années 90 et du début des années 2000.
La période faste
Battue en finale de la coupe du monde 1990, l’Argentine est alors l’une des sélections majeures de l’échiquier footballistique. Cet échec, au terme d’un tournoi sommes toutes laborieux, va entraîner une refonte de l’effectif. L’entraîneur Carlos Bilardo est remplacé par Alfio Basile. Ce dernier ne fait pas l’économie d’une révolution en écartant des cadres comme Jorge Burruchaga, Gabriel Calderon, Gustavo Dezotti ou Pedro Monzon. Il devra malheureusement composer avec la retraite internationale de Diego Maradona. Dans l’optique de la Copa America, trophée que l’Albiceleste n’a plus remporté depuis 32 ans, il rajeunit considérablement son groupe. Des participants au Mondiale italien, seuls Oscar Ruggeri (promu capitaine), Claudio Caniggia, Fabian Basualdo et le gardien Sergio Goycochea sont convoqués. Parmi les jeunes appelés figurent deux joueurs prometteurs: Diego Simeone et le buteur Gabriel Batistuta dit Batigol. Cette formation se montrera à la hauteur et parviendra à remporter brillamment le titre en gagnant six matches sur sept. Renforcée ensuite par l’arrivée du brillant Fernando Redondo, l’Albiceleste se montre irrésistible et remporte la Coupe des Confédérations en 1992 puis une deuxième Copa America en 1993. On se dit alors que la transition est réussie et que cette équipe va dominer le football mondial. Malheureusement, l’embellie sera de courte durée.
Retour de Maradona et échec en coupe du monde
Les choses vont tourner au vinaigre lors des éliminatoires de la coupe du monde 1994. Après 33 matches sans défaite, l’Argentine s’incline lourdement contre la Colombie de Valderamma (0-5). Ce revers, concédé à domicile qui plus est, précipite la sélection dans la crise. Elle est obligée de passer par un barrage contre l’Australie pour se qualifier. Maradona, pourtant sans club et hors de forme, est rappelé pour l’occasion et se voit même nommé capitaine. Cependant, sa seule présence ne parviendra pas à décrisper ses coéquipiers tétanisés. L’Argentine ne se qualifiera que grâce à un autogoal d’un joueur australien. Un comble pour une équipe qui faisait jusque-là figure d’épouvantail. Basile apporte du sang neuf à son effectif en retenant Roberto Nestor Sensini, Abel Balbo, José Chamot et Ariel Ortega. Maradona malgré ses 34 ans est bien sûr du voyage, tout comme Batistuta bien qu’il ait évolué en Serie B (D2 italienne) avec la Fiorentina. Batigol fera parler la poudre dès le premier match contre la Grèce en inscrivant un triplé. Diego Maradona trouvera également le chemin des filets lors de cette large victoire (4-0). Le match suivant contre le Nigéria est plus accroché mais l’Albiceleste parvient à triompher (2-1) grâce à un doublé de Caniggia et se qualifie pour le tour suivant. C’est après ce match que le ciel tombe sur la tête des argentins. Contrôlé positif à l’éphédrine, Maradona est exclu du tournoi. Sans son métronome et sans Caniggia blessé, l’Argentine bafouille son football et s’incline contre la Bulgarie de Stoichkov lors du troisième match du groupe (0-2). Les argentins héritent d’un os en huitièmes: la Roumanie. Menée par un Gheorghe Hagi plus virtuose que jamais, la sélection des Carpates prend le dessus sur l’Albiceleste et s’impose (3-2). Les argentins quittent prématurément le tournoi.
Les premières années Passarella
Fragilisé par cette élimination, Alfio Basile quitte ses fonctions. Daniel Passarella, capitaine lors de la campagne victorieuse de 1978, lui succède. Il fait le ménage en écartant certains cadres comme Ruggeri, vieillissant, le gardien Luis Islas et Goycochea (qui était déjà en disgrâce lors de la coupe du monde 1994 où il n’était pas titulaire). Il rajeunit de nouveau le groupe en convoquant de nombreux jeunes joueurs (Javier Zanetti, Roberto Ayala, Hernan Crespo, Marcelo Gallardo, Sergio Berti…) en rappelant des éléments boudés par son prédécesseur (Nestor Fabbri) et en tournant définitivement la page Maradona. Ces changements se feront sentir. L’équipe devient plus joueuse mais ne parvient pas à décrocher de titre. Elle s’incline lors de la finale de la Coupe des Confédérations en janvier 1995 contre le Danemark (0-2). Lors de la Copa America 1995, elle se fait humilier en poules par les Etats-Unis (défaite 0-3). Un revers qui la prive de la première place du groupe et l’oblige à affronter le Brésil en quarts. Éliminée par la Seleção aux tirs au but après un nul probant (2-2), l’Argentine perd son titre. La méthode Passarella semble avoir du mal à passer. Le sélectionneur, autoritaire au possible, se distingue par des algarades avec certains joueurs. Une des plus fameuses l’oppose à Fernando Redondo qu’il écarte parce que ce dernier aurait refusé de se couper les cheveux. Caniggia est mis au placard pour les mêmes raisons. Toutefois, il est reconduit dans ses fonctions et dirige même l’équipe olympique en 1996. Il en profite pour faire appel à de nouveaux éléments (Matias Almeyda, Claudio Lopez, Juan Sebastian Veron, Juan Pablo Sorin…), confie définitivement les clés du jeu à Ariel Ortega et accorde sa confiance à la doublette Crespo–Claudio Lopez en pointe. L’Argentine arrivera en finale mais s’inclinera contre un Nigeria en pleine bourre (2-3). Malgré ce nouvel échec, le futur semble radieux surtout que beaucoup de joueurs sont encore jeunes.
Le raté de 1997 et la qualification pour la coupe du monde 1998
S’appuyant sur les certitudes des Jeux Olympiques, Passarella modèle un peu plus son groupe et entame la phase de qualifications de la coupe du monde 1998 avec le plein de confiance. Mais les soucis de calendrier (une bonne moitié de ses joueurs évoluent en Europe et les clubs ne sont pas toujours enclins à les libérer) et le format particulier de ces éliminatoires (mini-championnat de 18 rencontres) l’obligent à convoquer bon nombre de joueurs évoluant au pays (Pablo Aimar, Martin Palermo, les frères Husain…). La Copa America 1997 constitue le sommet de ces difficultés. Passarella est contraint de la disputer avec une sélection bis constituée de joueurs évoluant pour la plupart en Argentine (Julio Cruz, Gallardo, Marcelo Delgado, Rodolfo Cardoso, Martin Posse, Eduardo Berizzo, Claudio Husain…). Cette équipe de bric et de broc parviendra tout de même en quarts de finale (battue par le Pérou 1-2). Grosse satisfaction, la révélation de Carlos Roa dans les buts qui deviendra le titulaire du poste. L’Argentine reprendra du poil de la bête dans les éliminatoires de la Coupe du Monde 1998 et se qualifiera sans problème.
Échec à la coupe du monde 1998
Pour la coupe du monde en France, l’Argentine fait figure de favorite malgré la mise à l’écart de Redondo qui marchait sur l’eau avec le Real Madrid. Passarella sort l’artillerie lourde et convoque quasiment ce qui se fait de mieux (Batistuta, Ortega, Veron, Crespo, Claudio Lopez, Gallardo, Roa, Ayala, Chamot, Almeyda, Simeone, Sensini, Balbo, Marcelo Delgado…). Il se permet même de laisser Aimar, Palermo, Fabbri et la jeune garde du Velez Sarsfield (Posse, Cordone, Claudio Husain…) à la maison. Dans un groupe peu relevé (Croatie, Jamaïque, Japon), l’Albiceleste remporte ses trois matches sans trembler. C’est lors des huitièmes de finale face à l’Angleterre qu’il faudra s’employer. Face à un adversaire surmotivé, l’Argentine souffre et se retrouve même menée au score. La rencontre basculera suite à l’expulsion de David Beckham, ce qui aura pour principale conséquence de faire reculer Michael Owen d’un cran. Le match se soldera par un nul (2-2). Heureusement l’Albiceleste triomphera lors des penaltys. Qualifiée pour les quarts, l’Argentine croise le fer avec les Pays-Bas, autre favori à la victoire finale. La rencontre est aussi accrochée que délicieuse, les deux équipes se rendant coup pour coup, au propre comme au figuré. En supériorité numérique suite à l’expulsion de Numan, les argentins n’en profiteront pas et seront eux aussi réduits à dix (Ortega prend un rouge pour avoir répondu à une provocation de Van der Sar). Dennis Bergkamp trouvera la faille en toute fin de match et offrira la victoire à son équipe (1-2). L’Argentine est de nouveau éliminée.
Bielsa à la relance
Cette élimination scelle le sort de Daniel Passarella. Il rend le tablier après quatre ans de fonction. Marcelo Bielsa prend sa suite. El Loco est tout aussi intransigeant que son prédécesseur mais contrairement à lui, il se montre plus pragmatique. Toutefois, il se heurte aux mêmes problèmes de calendrier que Passarella. Ainsi pour la Copa America 1999, il ne peut compter sur la plupart des joueurs expatriés. Il forge alors une équipe bis qui a tout de même fière allure sur le papier (Palermo, Aimar, Juan Roman Riquelme, Berizzo, Claudio Husain, Mauricio Pochettino, Kily Gonzalez, Walter Samuel…). Heureusement, certains des habituels tauliers sont de l’aventure (Ortega, Ayala, Simeone, Sorin, Zanetti, Nelson Vivas…). Mais la pire nouvelle est la retraite anticipée de Carlos Roa pour raisons religieuses. Sans lui, l’Argentine est privée d’un gardien de haut niveau. Cette équipe sera éliminée du tournoi en quarts de finale par le Brésil (1-2). De ce tournoi on retiendra surtout la lourde défaite contre la Colombie en poules (0-3), un match marqué par les trois penaltys ratés par Martin Palermo. L’Albiceleste n’aura pas l’opportunité de prendre sa revanche lors de la Copa America 2001 qui se déroule en Colombie. Les joueurs argentins ayant reçu des menaces de mort, les dirigeants décident de faire l’impasse sur le tournoi. Heureusement, l’Albiceleste se montre à son avantage lors des éliminatoires du Mondial 2002, se qualifiant sans encombres avec la manière.
La désillusion de 2002
Revanchards après leur élimination par les Pays-Bas quatre ans plus tôt, les argentins endossent volontiers le costume de favori lors de ce premier Mondial asiatique. Sur papier, la formation concoctée par Marcelo Bielsa a fière allure avec l’adjonction de nouveaux talents (Aimar, Sorin, Diego Placente, Kily Gonzalez, Walter Samuel, Claudio Husain) aux habituels cadres présents lors de l’édition précédente (Batistuta, Ortega, Claudio Lopez, Zanetti, Veron, Simeone, Crespo, Ayala, Gallardo, Almeyda…). Problème, fatigués par une saison à rallonge, la majeure partie des joueurs arrivent à la préparation en petite forme. De plus, l’Argentine hérite du groupe de la mort (Angleterre, Suède, Nigeria). S’ils s’arrachent pour remporter leur premier match face au Nigeria (1-0), les hommes de Bielsa s’inclinent contre des anglais accrocheurs et revanchards (0-1) sur un penalty de David Beckham. Dans ce groupe qui a rarement aussi bien porté son surnom, l’Argentine se retrouve obligée de battre la Suède, première du groupe, pour être maîtresse de son destin. Mais la confrontation avec la formation scandinave est beaucoup plus compliquée que prévu. Menée au score pendant une bonne partie du match, l’Albiceleste n’égalise qu’en fin de rencontre par Hernan Crespo (1-1). Un point insuffisant pour passer devant son adversaire du soir et l’Angleterre. A la surprise générale, l’Argentine est éliminée dès le premier tour. Un crève-cœur pour cette génération.
La fin d’une époque
Ce nouvel échec marque la fin d’une époque. Batistuta prend sa retraite internationale. Simeone l’imite, Ortega est quant à lui écarté. Si Marcelo Bielsa reste en poste dans un premier temps, il rajeunira totalement son groupe lors de la Copa America 2004 et parviendra même à remporter la médaille d’or aux Jeux Olympiques d’Athènes avec une nouvelle génération. Des tauliers de l’époque Passarella, seuls Sorin, Ayala, Zanetti, Crespo continueront à être convoqués. Ils seront du voyage lors du Mondial 2006 et certains figureront même dans le groupe de la Copa America 2007 (défaite en finale contre le Brésil). Malgré l’émergence de la génération Messi, l’Argentine court toujours derrière un titre, elle qui n’a plus remporté de Copa America depuis 1993 et qui est privée de victoire en Coupe du monde depuis 1986.
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