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Moacir Barbosa, le paria du Maracanaço

1950, après douze années d’éclipse, la coupe du monde de football renaît. Une édition haute en couleurs qui s’est tenue au Brésil, terre du football par excellence mais qui sera avant tout marquée par un drame: la défaite de la sélection locale lors du dernier match de la compétition. Ce revers entré dans l’histoire du football brésilien (et du Brésil tout court) sous le nom du Maracanaço fut imputé à un homme: Moacir Barbosa, le malheureux gardien de la Seleçao, qui portera seul le fardeau de cette désillusion.

barbosa-ex-goleiro-do-vasco Moacir Barbosa, le paria du Maracanaço

A l’époque, Barbosa est l’un des meilleurs gardiens en activité. Arrivé à Vasco Da Gama en 1945, il s’y impose rapidement et devient logiquement titulaire en sélection la même année. Il est alors un des premiers gardiens noirs du Brésil. Le goalkeeper sans gants (il n’en portait pas) remporte la bagatelle de six titres nationaux. Mieux, il est en 1949 le leader de l’arrière-garde auriverde lors du triomphe en Copa America. Lors de cette coupe du monde 1950, il brillera de mille feux et sera même élu meilleur gardien de la compétition à l’issue du tournoi. Malheureusement pour lui, tous ces lauriers seront définitivement remisés aux oubliettes ce 16 juillet 1950.

barbosa-1950-world-cup-story-top Moacir Barbosa, le paria du Maracanaço

Lors de ce match décisif, le Brésil est tenu en échec par l’Uruguay (1-1) mais n’a besoin que d’un nul pour triompher et soulever sa première coupe du monde. Dans un Maracana en fusion et totalement acquis à la cause brésilienne, tous les voyants semblent au vert pour les coéquipiers d’Ademir (Meilleur buteur du tournoi) qui poussent pour faire la décision. Mais le match va basculer à la 79e minute de jeu. L’ailier uruguayen Alcides Ghiggia prend le meilleur sur son vis-à-vis et déborde, Barbosa à le tort d’anticiper un centre et quitte sa ligne de but. Le voyant avancé, Ghiggia délivre un centre-tir qui fait mouche, crucifie le Brésil et bouleverse à jamais la vie de Moacir Barbosa. Le Brésil ne s’en relèvera pas, son portier non plus. Ce jour-là, tout Maracana pleura et le pays se coucha le vague à l’âme.

Moacir-Barbosa-578x400 Moacir Barbosa, le paria du Maracanaço

Pour Barbosa, le pire ne faisait pourtant que commencer. Désigné comme bouc-émissaire de cette défaite, il devint la cible de la population et des médias. Moqué au mieux, houspillé, injurié et traité comme un suppôt de Satan au pire, Barbosa dû se claquemurer à son domicile quelque temps. Devenu la honte du pays, le paria enterrera ses espoirs de gloire et devra porter sa croix jusqu’à sa mort, crucifié par des supporters en colère. Ce déchaînement aux relents racistes transformera la vie toute entière du héros malheureux. De nombreuses légendes ont d’ailleurs été tissées à son propos (on le disait mort de chagrin ou qu’il aurait fait des années sans sortir de chez lui). Il continuera cependant sa carrière mais ne reportera plus qu’une seule fois le maillot de la Seleçao (en 1953 lors d’un match contre l’Équateur) Celui qui était surnommé L’Express de la victoire lors de ses années fastes à Vasco Da Gama, jouera jusqu’en 1962 avant de raccrocher les crampons.

Moacir-Barbosa-vieux Moacir Barbosa, le paria du Maracanaço

Les malheurs de Barbosa ne s’arrêtèrent cependant pas avec sa fin de carrière. Considéré comme un chat noir et assimilé à l’incarnation même de la malchance, il subira nombre de vexations jusqu’à la fin de sa vie. Ainsi en 1994, il se voit refuser l’accès au centre d’entrainement de la Seleçao à Teresopolis, de peur qu’il ne porte la poisse à l’équipe. Quelques mois auparavant, le président de la fédération en personne, Ricardo Texeira, était intervenu pour qu’il ne commente pas un match de l’équipe nationale à la télévision. Ce qui fera dire à Barbosa: « Au Brésil, la peine maximale pour un crime est de 30 ans. Moi, je paie depuis plus de 43 ans pour un crime que je n’ai pas commis. » En 1963, il avait cru pouvoir exorciser ses démons en brûlant les anciens poteaux de cette finale honnie (l’administrateur du stade les lui avait offerts). Mais rien n’y fera, il restera pour beaucoup le symbole de cette déchéance. Autre anecdote, reconnu par une femme à la sortie d’un supermarché en 1970, cette dernière dit à son jeune fils: « Regarde, viens ici mon fils, c’est l’homme qui a fait pleurer le Brésil tout entier« . Décédé le 31 mars 2000 à l’âge de 79 ans, il aura porté le poids de la honte, de la colère et de l’intolérance durant quasiment un demi-siècle.

moacir-barbosa-old Moacir Barbosa, le paria du Maracanaço

L’impact de ce qui fut un drame national fut grand sur la sélection brésilienne. C’est suite à cette défaite que la Seleçao abandonnera son maillot blanc pour adopter le jaune qui a depuis fait sa légende. Plus dramatique cependant, l’erreur de Barbosa signera l’arrêt de mort des gardiens noirs en sélection. Il faudra attendre le milieu des années 90 pour revoir un gardien de couleur dans les buts brésiliens (Dida en l’occurrence). Dans un pays où la superstition est de règle, il a fallu pas moins de 45 ans pour tordre le cou à l’idée reçue selon laquelle un gardien noir apporte la scoumoune. Et les débuts hésitants de Dida n’ont pas franchement aidé à combattre ce cliché. C’est d’ailleurs ce dernier qui se prononcera en faveur de la réhabilitation du malheureux Moacir Barbosa un peu avant la coupe du monde 2006: « Il est temps aujourd’hui de briser un tabou qui dure depuis plus de cinquante ans. Barbosa a fait de grandes choses pour le football brésilien mais après ce match, il a été crucifié. C’est quelque chose de terrible. Il faut souligner tout ce qu’il a apporté à notre sélection. »  Pour l’instant, on en est encore loin. Personne au Brésil ne veut se souvenir du gardien extraordinaire qu’il fut, ni même qu’il fut l’inventeur du dégagement aux six mètres. La seule hantise des footballeurs brésiliens est de ne pas devenir les nouveaux Barbosa.

Barbosa Moacir Barbosa, le paria du Maracanaço

Livres consacrés à Barbosa

Darwin PASTORIN L’ultima parata di Moacyr Barbosa (L’ultime parade de Moacir Barbosa), édition italienne.

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