J’ai testé l’écriture par IA
Suite à l’affaire Thélyson Orelien, j’ai entrepris de tester les capacités rédactionnelles de l’intelligence artificielle.
Pour cette petite expérience, j’ai donc rédigé un prompt assez détaillé indiquant les grandes lignes du récit, les personnages et les péripéties. Je l’ai ensuite soumis à ChatGPT.
Je vous partage le texte qu’il a généré en quelques minutes. Je vous laisse juge.
LE PÉRIL
Roman
Chapitre premier — La page blanche
Aurélien avait fini par prendre en haine le clignotement du curseur. Cette petite barre verticale qui apparaissait et disparaissait au milieu de son écran lui semblait désormais une provocation. Elle avait quelque chose de méprisant, presque d’insolent. Depuis trois mois, elle attendait qu’il écrivît une phrase digne de ce nom. Depuis trois mois, il n’avait rien trouvé à lui offrir.
Il était deux heures du matin. Dehors, une pluie fine enveloppait les immeubles de Montreuil. Aurélien occupait un deux-pièces au quatrième étage d’une résidence dont les murs, aussi minces que du papier, lui permettaient de suivre malgré lui les disputes conjugales de ses voisins. Sur son bureau s’entassaient des manuscrits inachevés, des factures impayées et quelques exemplaires de ses précédents romans. Il lui arrivait de les regarder avec cette affection mélancolique que l’on réserve aux enfants qui n’ont pas réussi.
À quarante-trois ans, Aurélien avait publié quatre livres. Aucun n’avait dépassé les mille exemplaires vendus. Le dernier, paru deux ans auparavant, avait connu une existence particulièrement brève : trois semaines sur les tables de quelques librairies parisiennes, deux articles confidentiels et une séance de dédicaces au cours de laquelle il avait signé davantage de marque-pages que de livres.
Il avait pourtant cru à sa vocation.
Arrivé d’Afrique une vingtaine d’années plus tôt, il avait abandonné des études de droit pour se consacrer à la littérature. Il s’était imaginé que Paris, cette ville dont les écrivains de son enfance avaient fait une sorte de terre promise, lui ouvrirait les portes de la postérité. Il avait découvert, à ses dépens, que la capitale française comptait davantage d’aspirants écrivains que de lecteurs disposés à les découvrir.
Les années avaient passé. Ses ambitions s’étaient réduites à mesure que ses économies fondaient. Il ne rêvait plus du Goncourt, encore moins de l’Académie française. Il aurait simplement voulu pouvoir vivre de ses livres, cesser de corriger des mémoires universitaires pour des étudiants fortunés et ne plus avoir à expliquer, lors des réunions familiales, qu’écrivain était un métier comme un autre.
Son éditeur, Alain Dugong, lui avait accordé six mois pour présenter un nouveau manuscrit. Il ne lui en restait que trois semaines.
— Il me faut quelque chose de fort, Aurélien. Quelque chose qui se vende, lui avait-il dit lors de leur dernière rencontre. Le talent, c’est très bien. Mais les libraires ne paient pas leurs fournisseurs avec du talent.
Aurélien avait acquiescé sans discuter. Il savait que Dugong avait raison sur un point : ses livres ne rapportaient rien.
Ce soir-là, après avoir supprimé pour la dixième fois le premier paragraphe de son nouveau roman, il ouvrit son navigateur pour chercher un renseignement sur un personnage historique. Une publicité attira son attention. Elle vantait les capacités d’un nouvel outil d’intelligence artificielle générative, capable, disait-on, de rédiger des textes complexes à partir de simples instructions.
Il connaissait vaguement ces technologies. Il les avait toujours regardées avec une certaine condescendance, persuadé qu’aucune machine ne pourrait reproduire les subtilités de la création littéraire.
Par désœuvrement, il ouvrit l’application.
Il lui demanda d’abord de rédiger une courte scène mettant en présence un ministre corrompu et un journaliste idéaliste dans une république africaine imaginaire. Quelques secondes plus tard, un texte apparut.
Aurélien le lut.
Puis il le relut.
Il n’était pas mauvais.
Il modifia ses instructions, précisa le caractère des personnages, réclama une écriture plus dépouillée, des dialogues moins démonstratifs et une atmosphère plus oppressante. La nouvelle version lui parut sensiblement meilleure.
Il passa le reste de la nuit à expérimenter.
Au matin, il disposait d’une trentaine de pages. Elles racontaient les premiers soubresauts d’une crise politique dans un pays fictif, à travers le destin d’un fonctionnaire chargé de dissimuler les crimes du régime auquel il avait consacré sa vie.
Pour la première fois depuis plusieurs mois, Aurélien éprouva quelque chose qui ressemblait à de l’enthousiasme.
Il venait de découvrir une manière d’écrire sans avoir à affronter la difficulté d’écrire.
Les jours suivants, il ne quitta presque plus son appartement. Il établissait des plans, imaginait des personnages, corrigeait les incohérences et soumettait de nouvelles instructions à la machine. Il exigeait davantage de profondeur psychologique, supprimait les passages trop convenus, réclamait des retournements moins prévisibles.
L’intelligence artificielle produisait. Aurélien choisissait.
Il lui arrivait de réécrire quelques phrases, de déplacer un paragraphe ou de remplacer un adjectif. Ces interventions lui procuraient une étrange tranquillité morale. Il se persuadait progressivement qu’il ne faisait rien de très différent d’un écrivain travaillant avec un collaborateur.
Après tout, les idées venaient de lui.
Trois semaines plus tard, le manuscrit comptait deux cent quatre-vingt-sept pages.
Il l’intitula Le péril.
Avant de l’envoyer à son éditeur, il relut les premières pages et éprouva une satisfaction qu’aucun de ses précédents romans ne lui avait donnée.
Il avait enfin écrit un bon livre.
Du moins était-ce ainsi qu’il avait décidé de considérer les choses.
Chapitre II — Le pacte
Alain Dugong dirigeait depuis quinze ans une petite maison d’édition installée dans le sixième arrondissement de Paris. Ses bureaux occupaient le deuxième étage d’un immeuble ancien, à quelques rues du jardin du Luxembourg.
Il aimait recevoir ses auteurs derrière un imposant bureau en acajou, sur lequel trônaient les ouvrages les plus prestigieux de son catalogue. Ceux qui s’étaient mal vendus étaient rangés dans une pièce attenante, à l’abri des regards.
Dugong avait commencé sa carrière comme représentant commercial avant de se lancer dans l’édition. Il parlait volontiers de littérature, mais plus volontiers encore de chiffres de vente. Sa conception du métier reposait sur une conviction simple : un mauvais livre qui se vendait était une erreur pardonnable ; un bon livre qui ne se vendait pas était une faute professionnelle.
Lorsqu’il reçut le manuscrit d’Aurélien, il le téléchargea sans empressement. Il n’attendait pas grand-chose de cet auteur dont il conservait les droits davantage par habitude que par intérêt.
Le lendemain, pourtant, il lui téléphona.
— Mon cher Aurélien, je viens de commencer votre texte. C’est remarquable !
Aurélien, qui se trouvait dans un supermarché, abandonna son panier entre deux rayons.
— Vous trouvez ?
— Mais absolument ! Je ne sais pas ce qui vous est arrivé, mais vous avez franchi un cap. Le rythme, la construction, les personnages… C’est autre chose que vos précédentes productions.
Il marqua une pause.
— Continuez comme ça. Je vous rappelle.
Pendant trois jours, Aurélien vécut dans un état d’exaltation fébrile. Il s’imaginait déjà invité à la télévision, interrogé sur ses influences et photographié devant les vitrines des grandes librairies parisiennes.
Le quatrième jour, Dugong le rappela. Sa voix avait changé.
— Il faudrait que vous passiez au bureau.
— Un problème ?
— Nous en parlerons ici.
Il raccrocha.
Aurélien sentit immédiatement qu’une chose lui échappait.
Dugong ne lui proposa pas de café.
Sur son bureau reposait une version imprimée du manuscrit. Plusieurs passages étaient surlignés. L’éditeur attendit que son visiteur s’installât avant de prendre la parole.
— Dites-moi, Aurélien, combien de temps avez-vous mis pour écrire ce roman ?
— Environ trois mois.
— Trois mois ?
— Oui. J’avais l’histoire en tête depuis longtemps.
Dugong hocha lentement la tête.
— Vous savez ce qui m’a frappé en lisant votre texte ?
— Non.
— Ce n’est pas votre style.
Aurélien esquissa un sourire.
— Les écrivains évoluent.
— Naturellement. Mais ils ne changent pas de cerveau du jour au lendemain.
L’éditeur ouvrit le manuscrit.
— Vos précédents livres avaient des défauts. Beaucoup de défauts, même. Vous aviez tendance à expliquer ce que vos personnages ressentaient au lieu de le montrer. Vos dialogues étaient parfois interminables. Et vous affectionniez ces longues digressions politiques qui ralentissaient systématiquement le récit.
Il tapota les pages.
— Ici, plus rien de tout cela. Vous êtes devenu sobre, précis, remarquablement efficace. C’est presque miraculeux.
Aurélien sentit ses mains devenir moites.
— Je ne vois pas où vous voulez en venir.
— Je crois que vous le voyez très bien.
Dugong se leva et contourna son bureau.
— J’ai fait quelques vérifications. J’ai soumis plusieurs passages à des outils d’analyse. Les résultats ne constituent pas une preuve, j’en conviens. Mais ils ont renforcé mes soupçons.
Il s’arrêta devant la fenêtre.
— Alors je vais vous poser une question simple. Avez-vous écrit ce livre ?
Le silence qui suivit parut interminable.
Aurélien regarda le manuscrit, puis son éditeur. Il songea à nier. Il aurait pu invoquer une évolution stylistique, des mois de travail, une inspiration nouvelle. Mais quelque chose, dans l’assurance tranquille de Dugong, lui fit comprendre que le mensonge ne tiendrait pas longtemps.
— Pas entièrement, murmura-t-il.
— Dans quelle proportion ?
— J’ai conçu l’histoire. Les personnages, l’intrigue, les grandes lignes…
— Et le texte ?
Aurélien baissa les yeux.
— Une intelligence artificielle.
Dugong retourna derrière son bureau.
Il demeura silencieux quelques instants, puis se mit à rire. Un rire bref, presque admiratif.
— Eh bien, mon vieux…
Aurélien ne savait plus quelle attitude adopter.
— Je suis désolé, Alain. Je traversais une période difficile. Je n’arrivais plus à écrire. Je voulais seulement essayer, au début. Et puis…
— Et puis vous avez découvert que la machine avait plus de talent que vous.
La remarque le blessa davantage qu’il ne voulut le montrer.
— Ce n’est pas exactement ça.
— Peu importe.
Dugong reprit le manuscrit et en feuilleta quelques pages.
— Le livre est excellent. C’est tout ce qui m’intéresse.
Aurélien releva brusquement la tête.
— Vous voulez dire que…
— Que nous allons le publier, évidemment.
— Mais vous venez de me dire…
— Je sais parfaitement ce que je viens de vous dire.
L’éditeur se pencha vers lui.
— Écoutez-moi bien. Le public achète une histoire, pas les conditions de sa fabrication. Vous croyez que tous les livres qui paraissent sous le nom des célébrités sont écrits par elles ? Vous croyez que les mémoires des hommes politiques tombent du ciel ?
— Ce n’est pas la même chose.
— C’est exactement la même chose, à une nuance près : votre collaborateur ne réclamera pas de droits d’auteur.
Dugong sourit, satisfait de sa formule.
— Nous allons travailler ce texte, lui donner une belle couverture et préparer une véritable campagne de lancement. En revanche, il faudra être irréprochable sur un point.
— Lequel ?
— Vous êtes l’auteur. Vous avez écrit ce livre. Seul. Si quelqu’un vous interroge sur votre méthode de travail, vous parlez de discipline, de documentation, de solitude. Toutes ces choses que les journalistes aiment entendre.
Aurélien hésita.
— Et si cela se découvre ?
— Cela ne se découvrira pas.
Dugong lui tendit la main.
— Alors, nous sommes d’accord ?
Aurélien la serra.
Il venait de vendre son nom à un livre dont il n’avait pas écrit les phrases. Pour la première fois de sa carrière, cette transaction lui ouvrait les portes du succès.
Chapitre III — La consécration
Le péril parut au mois de septembre de l’année suivante.
La maison Dugong avait investi dans sa promotion une somme inhabituelle. Une attachée de presse expérimentée avait été recrutée pour l’occasion. Des épreuves avaient été envoyées aux principaux critiques littéraires, accompagnées d’une présentation particulièrement flatteuse de l’auteur.
Aurélien y était décrit comme une voix singulière de la littérature contemporaine, un écrivain ayant patiemment construit, loin des modes, une œuvre exigeante sur les désillusions politiques et les contradictions humaines.
Cette présentation le fit sourire. Quelques mois plus tôt, son éditeur lui reprochait précisément de ne pas avoir su construire une œuvre digne d’intérêt.
Le premier article parut dans un hebdomadaire culturel.
Il saluait un roman magistral, d’une maturité surprenante, et annonçait la naissance tardive d’un grand écrivain.
D’autres suivirent.
En quelques semaines, Le péril devint l’un des livres les plus commentés de la rentrée littéraire. On louait sa puissance narrative, sa finesse psychologique et la manière dont il renouvelait les codes du roman politique.
Les libraires multiplièrent les commandes. La première impression fut épuisée. Une deuxième suivit, puis une troisième.
Dugong téléphonait désormais à Aurélien presque quotidiennement.
— Mon cher, nous tenons quelque chose d’énorme !
Il ne l’appelait plus jamais pour lui demander comment avançait son prochain manuscrit.
Le succès transforma rapidement l’existence d’Aurélien.
Il quitta Montreuil pour un appartement plus spacieux à Vincennes. Il renouvela sa garde-robe, s’offrit une montre coûteuse et prit l’habitude de déjeuner dans des restaurants où, quelques années auparavant, il n’aurait même pas osé consulter la carte.
Mais sa véritable satisfaction était ailleurs.
On le reconnaissait.
Dans les salons littéraires, des lecteurs venaient lui confier combien son roman les avait bouleversés. Des étudiants lui demandaient conseil. Des journalistes s’intéressaient à son enfance africaine, à son arrivée en France, à ses influences littéraires.
Il avait préparé ses réponses avec Dugong.
— J’ai voulu écrire un roman sur la responsabilité individuelle face à la décomposition morale des institutions, expliquait-il avec gravité.
Lorsqu’on l’interrogeait sur la genèse du livre, il évoquait de longues nuits de travail, des dizaines de versions abandonnées et une lutte acharnée contre ses propres insuffisances.
Il finissait parfois par croire à ses réponses.
La consécration vint un soir d’octobre, lors d’une émission littéraire diffusée sur une grande chaîne nationale.
Face à lui, un critique réputé déclara :
— Ce qui frappe, dans votre roman, c’est l’extraordinaire maîtrise de la langue. Chaque mot semble avoir été choisi avec une précision presque chirurgicale.
Aurélien remercia modestement.
— Je crois beaucoup au travail de la phrase. Un écrivain doit savoir retrancher. La littérature est aussi un art de la suppression.
Le public applaudit.
Dans son salon, Dugong éclata de rire.
À la fin de l’année, Le péril avait dépassé les cent mille exemplaires vendus.
Aurélien n’était plus un écrivain raté.
Il était devenu un écrivain important.
Il ne lui manquait que d’avoir écrit son livre.
Chapitre IV — Le soupçon
Nabil travaillait depuis douze ans au service culturel d’un quotidien national. Il n’était pas de ces journalistes que les éditeurs courtisaient. Ses articles, souvent longs et peu accommodants, lui avaient valu une réputation d’homme sérieux, mais son refus de céder aux enthousiasmes collectifs l’avait progressivement éloigné des grands événements médiatiques.
Il connaissait Aurélien depuis ses débuts.
Il avait été l’un des rares journalistes à chroniquer son premier roman, puis à suivre ses publications successives. Non qu’il lui reconnût un talent exceptionnel. Il éprouvait simplement une certaine sympathie pour cet écrivain obstiné, dont les maladresses stylistiques lui semblaient parfois plus touchantes que les élégances artificielles de certains auteurs consacrés.
À plusieurs reprises, il lui avait consacré des articles encourageants, sans jamais dissimuler les faiblesses de son travail.
Lorsqu’il apprit le succès du Péril, il en fut sincèrement heureux.
Il acheta le roman dans une librairie du boulevard Saint-Michel et entreprit sa lecture le soir même.
Dès les premières pages, il fut déconcerté.
Le livre était bon.
Non pas simplement meilleur que les précédents. Il appartenait à une tout autre catégorie.
La narration était maîtrisée, les dialogues efficaces, les personnages admirablement distribués. Aurélien avait abandonné ses habituelles lourdeurs pour une écriture dépouillée, d’une remarquable régularité.
Nabil termina le roman en deux jours.
Il referma le livre avec une admiration mêlée d’incompréhension.
— Sacré Aurélien, murmura-t-il.
Il avait déjà vu des écrivains progresser. Certains connaissaient même de véritables métamorphoses artistiques. Mais celle-ci lui paraissait presque surnaturelle.
Il décida de consacrer un grand portrait à l’auteur.
Pour préparer son article, Nabil rassembla les anciennes interviews d’Aurélien, relut quelques passages de ses précédents romans et consulta les critiques publiées depuis la sortie du Péril.
Un après-midi, alors qu’il cherchait à organiser ses notes, il ouvrit un outil d’intelligence artificielle auquel la rédaction venait de souscrire.
Il lui demanda de comparer les caractéristiques stylistiques du nouveau roman avec celles des précédents ouvrages de l’auteur, à partir des extraits qu’il lui fournissait.
La réponse souligna des différences importantes : construction syntaxique, gestion des dialogues, fréquence de certaines figures de style, organisation narrative.
Rien qui constituât une preuve. Nabil le savait.
Par curiosité, il poursuivit l’expérience.
Il soumit à l’outil plusieurs passages du Péril et lui demanda d’en examiner les procédés d’écriture. Puis il tenta de produire, à partir d’instructions détaillées, des scènes nouvelles présentant les mêmes caractéristiques.
Les résultats le troublèrent.
Il retrouvait une certaine manière d’articuler les paragraphes, de distribuer les informations, de conclure les scènes par une formule sentencieuse. Il remarqua également des régularités qu’il n’avait pas perçues lors de sa première lecture.
Il passa plusieurs jours à multiplier les comparaisons.
À mesure qu’il avançait, une hypothèse prenait forme.
Et si Aurélien n’avait pas écrit son roman ?
Nabil savait que les outils de détection de textes artificiels étaient faillibles. Il ne pouvait accuser un homme sur la foi de quelques ressemblances statistiques. Il entreprit donc de vérifier autrement son intuition.
Il reprit les entretiens promotionnels de l’auteur. Dans l’un d’eux, Aurélien expliquait avoir commencé son roman par la scène finale avant de reconstruire toute l’intrigue à rebours. Dans un autre, il affirmait avoir découvert le dénouement au cours de la rédaction.
Ces contradictions pouvaient être anodines.
Il releva ensuite plusieurs incohérences dans les explications données sur la documentation historique du livre. Enfin, il obtint auprès d’une connaissance travaillant dans l’entourage de l’éditeur la confirmation que le manuscrit avait été remis dans des délais exceptionnellement courts.
Nabil contacta Aurélien.
— Je prépare un papier sur ton roman. J’aimerais qu’on discute de ton travail.
— Avec plaisir.
— Tu utilises l’intelligence artificielle ?
Un silence suivit.
— Comme tout le monde, répondit finalement Aurélien. Pour des recherches, parfois. Pourquoi ?
— Tu t’en es servi pour écrire Le péril ?
— Qu’est-ce que c’est que cette question ?
— Une question de journaliste.
— Eh bien, ta question est insultante.
Aurélien raccrocha.
Nabil resta un moment immobile, le téléphone à la main.
Il avait connu des auteurs susceptibles. Mais rarement une susceptibilité aussi prompte.
Il décida de poursuivre son enquête.
Chapitre V — L’article interdit
Des Forges avait la réputation d’être un rédacteur en chef prudent. Ses collaborateurs employaient un autre adjectif, mais jamais en sa présence.
À cinquante-huit ans, il avait traversé suffisamment de crises dans la presse pour savoir qu’une information pouvait être parfaitement exacte et néanmoins désastreuse pour celui qui la publiait.
Il reçut Nabil un mardi matin.
Le journaliste déposa sur son bureau un dossier d’une vingtaine de pages.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une enquête sur Aurélien et Le péril.
— Encore lui ? Nous avons déjà consacré deux pages à son roman.
— Justement. Je pense qu’il ne l’a pas écrit.
Des Forges leva les yeux.
— Pardon ?
— Je pense que le livre a été généré par une intelligence artificielle.
Il exposa les résultats de ses recherches, les contradictions relevées dans les interviews, les éléments recueillis auprès de ses contacts et les réponses évasives de l’auteur.
Son rédacteur en chef l’écouta sans l’interrompre.
— Tu as des preuves matérielles ?
— J’ai un faisceau d’indices solide.
— Ce n’est pas ce que je te demande.
— Je n’ai pas accès à son ordinateur, si c’est ce que tu veux savoir.
Des Forges parcourut quelques pages du dossier.
— Et tu veux publier ça ?
— Évidemment.
— Tu te rends compte de ce que tu avances ?
— C’est précisément pour ça que j’ai enquêté.
— Aurélien est devenu une figure importante du paysage littéraire. Son livre se vend partout. Il est pressenti pour plusieurs prix. Et toi, tu veux expliquer à nos lecteurs que tout ça est une imposture, sur la base de comparaisons informatiques ?
— Pas uniquement.
— Tu n’as pas d’aveu. Pas de document irréfutable. Pas de témoin direct.
Nabil se redressa.
— Je peux continuer à chercher.
— Non.
Le mot tomba sèchement.
— Comment ça, non ?
— Tu laisses tomber cette histoire.
— Tu plaisantes ?
— Pas du tout.
Des Forges referma le dossier.
— Nous avons suffisamment de problèmes comme ça. Je ne vais pas engager le journal dans une bataille judiciaire avec un éditeur et un auteur pour une affaire que nous ne pouvons pas démontrer de manière incontestable.
Nabil connaissait les relations qu’entretenait son rédacteur en chef avec certains acteurs du monde de l’édition. Il savait également que la maison Dugong avait récemment acheté plusieurs espaces publicitaires dans les suppléments culturels du journal.
Il n’en dit rien.
— C’est donc une décision définitive ?
— Définitive.
— Et si j’obtiens une preuve ?
— Nous en reparlerons. En attendant, tu enterres ce papier.
Nabil récupéra son dossier.
À la porte, Des Forges ajouta :
— Et ne fais pas de connerie.
Pendant deux jours, Nabil hésita.
Il savait que son enquête comportait encore des zones d’ombre. Mais il était désormais convaincu d’avoir découvert une imposture majeure. L’idée de laisser passer l’affaire lui était insupportable.
Il reprit son texte, en modifia plusieurs formulations et prit soin de distinguer les faits établis de ses conclusions personnelles.
Puis il le publia sur ses réseaux sociaux.
Le titre était sans équivoque :
« Le péril : enquête sur le roman qu’Aurélien n’aurait jamais écrit. »
Il était vingt et une heures dix-sept.
À vingt-deux heures, la publication avait été partagée plusieurs milliers de fois.
À minuit, elle figurait parmi les sujets les plus commentés du pays.
Au matin, le téléphone de Nabil ne cessait plus de sonner.
Il venait de devenir célèbre.
Chapitre VI — Le tribunal
Le scandale prit une ampleur qu’aucun de ses protagonistes n’avait anticipée.
Les chaînes d’information organisèrent des débats sur la place de l’intelligence artificielle dans la création artistique. Des écrivains dénoncèrent une fraude intellectuelle. D’autres estimèrent que le recours à une machine ne retirait rien à la valeur d’une œuvre.
Sur les réseaux sociaux, les positions étaient plus tranchées.
On exigeait le remboursement des lecteurs, le retrait du livre, la restitution des éventuelles récompenses et l’interdiction faite à Aurélien de publier à nouveau.
Quelques internautes entreprirent même de réexaminer ses anciens romans, comme si la médiocrité qu’on leur avait longtemps reprochée constituait désormais une preuve supplémentaire de sa culpabilité.
Nabil fut invité sur plusieurs plateaux de télévision.
Il racontait inlassablement la genèse de son enquête, les indices qu’il avait relevés et le refus de son journal de publier ses conclusions. Cette dernière révélation ajouta une dimension supplémentaire à l’affaire.
Des Forges fut accusé d’avoir voulu étouffer un scandale.
Le quotidien publia un communiqué rappelant son attachement à la liberté d’informer, tout en précisant que l’article de Nabil avait été diffusé à titre personnel et n’engageait aucunement la rédaction.
Trois jours plus tard, le journaliste fut suspendu à titre conservatoire.
Cette décision acheva d’en faire un héros.
Dans les bureaux de sa maison d’édition, Alain Dugong avait convoqué Aurélien en urgence.
— Il faut nier, déclara-t-il.
— Mais il a raison !
— Je me fiche qu’il ait raison. Il faut nier.
L’éditeur arpentait son bureau, le téléphone à la main.
— Nous allons publier un communiqué. Nous dénoncerons une campagne de dénigrement. Nous rappellerons que ces prétendus détecteurs ne sont pas fiables.
— Et s’ils trouvent autre chose ?
— Quoi, par exemple ?
Aurélien ne répondit pas.
Dugong s’arrêta devant lui.
— Vous n’avez conservé aucune trace de nos échanges à ce sujet ?
— Je ne sais pas.
— Comment ça, vous ne savez pas ?
— Je ne pensais pas que…
— Vous ne pensez jamais à rien, Aurélien ! C’est bien le problème !
L’écrivain encaissa la remarque sans protester.
Le lendemain, un communiqué commun fut transmis à la presse. Il dénonçait des accusations infondées, reposant sur des procédés techniques contestables, et réaffirmait qu’Aurélien était l’unique auteur du Péril.
Au cours d’une émission télévisée, Dugong alla plus loin.
— Il est tout de même curieux, déclara-t-il, qu’un écrivain d’origine africaine ne puisse connaître le succès sans que certains éprouvent le besoin de mettre en doute ses capacités. On peut légitimement s’interroger sur les ressorts de cette campagne.
Aurélien, assis à ses côtés, approuva silencieusement.
L’argument fit immédiatement polémique.
Certains dénoncèrent une instrumentalisation du racisme destinée à détourner l’attention du fond de l’affaire. D’autres rappelèrent que les écrivains issus de l’immigration faisaient régulièrement l’objet de préjugés dans les milieux culturels français.
Nabil, interrogé sur ces accusations, répondit simplement :
— J’ai suivi cet auteur quand personne ne s’intéressait à lui. Ce que je mets en cause, ce n’est pas son origine. C’est la provenance de son manuscrit.
La formule fut reprise partout.
Aurélien comprit alors qu’il avait perdu la bataille de l’opinion.
La situation empira lorsqu’un ancien prestataire informatique de la maison d’édition transmit à un média des éléments laissant apparaître qu’Alain Dugong avait eu connaissance de l’origine artificielle du texte avant sa publication.
Les documents ne permettaient pas de reconstituer toute l’affaire, mais ils suffirent à déplacer les soupçons vers l’éditeur.
Dugong changea immédiatement de stratégie.
Dans un nouveau communiqué, il affirma avoir été trompé par son auteur et annonça l’ouverture d’une procédure visant à mettre fin à leur collaboration.
Aurélien apprit la nouvelle par un journaliste.
Il appela Dugong.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Je n’ai pas le choix.
— Tu savais !
— Baissez d’un ton.
— Tu savais depuis le début ! C’est toi qui m’as demandé de mentir !
— Je vous conseille de faire très attention à ce que vous dites.
Aurélien resta interdit.
— Alain…
— Désormais, toute communication devra passer par nos avocats.
La communication fut coupée.
Quelques heures plus tard, il reçut une lettre recommandée lui notifiant la résiliation de son contrat pour manquement grave à ses obligations.
L’homme qui lui avait promis la gloire venait de lui remettre l’entière responsabilité de leur mensonge commun.
Chapitre VII — La disgrâce
La chute fut plus rapide que l’ascension.
En quelques semaines, Aurélien disparut des librairies, des émissions culturelles et des conversations mondaines. Les invitations furent annulées les unes après les autres. Plusieurs organisateurs de salons littéraires lui firent savoir que sa présence n’était plus souhaitable.
Sur Internet, son nom était devenu une plaisanterie.
On publiait des photographies de lui accompagnées de légendes humiliantes. Ses anciennes déclarations sur le travail de l’écrivain circulaient sous forme de montages sarcastiques. Une vidéo dans laquelle il expliquait que la littérature exigeait de longues heures de solitude fut visionnée plusieurs millions de fois.
Il avait autrefois rêvé que son nom fût connu du plus grand nombre.
Il l’était désormais.
Mais personne ne prononçait plus ce nom sans sourire.
Aurélien tenta d’abord de se défendre. Il accorda une interview dans laquelle il reconnut avoir utilisé l’intelligence artificielle, tout en revendiquant la conception de l’intrigue et des personnages. Il expliqua qu’il avait travaillé sur le texte, corrigé ses imperfections et supervisé l’ensemble du processus.
Ses explications furent accueillies avec mépris.
On lui reprocha moins d’avoir utilisé une machine que d’avoir menti sur son utilisation. Les lecteurs pouvaient éventuellement pardonner la première faute. La seconde leur semblait impardonnable.
D’autres, plus radicaux, lui refusaient désormais jusqu’à la qualité d’écrivain.
Cette condamnation le frappa profondément.
Il avait passé vingt ans de sa vie à poursuivre une reconnaissance qui ne lui avait été accordée qu’au moment précis où il avait cessé d’écrire.
Au début, il continuait de sortir.
Il se rendait dans les cafés de Vincennes, marchait dans le bois et achetait son journal comme auparavant. Mais il lui semblait que les regards s’attardaient sur lui. Il surprenait parfois des conversations qu’il interprétait comme autant d’allusions à son affaire.
Progressivement, il renonça à ses habitudes.
Il cessa de répondre au téléphone, puis aux messages. Il ferma ses comptes sur les réseaux sociaux et demanda à ses proches de ne plus lui transmettre les articles qui parlaient de lui.
Son appartement devint son unique refuge.
Il passait des journées entières devant la télévision éteinte. Les livres qu’il avait autrefois aimés lui étaient devenus insupportables. Il ne pouvait plus lire une belle phrase sans éprouver une douleur sourde, comme si la littérature elle-même lui rappelait son imposture.
Un soir, il retrouva dans un carton un exemplaire de son premier roman.
La couverture était médiocre. Le papier avait jauni. Il l’ouvrit au hasard et relut quelques paragraphes.
Il y découvrit les maladresses qu’il connaissait si bien : les phrases trop longues, les images excessives, les dialogues artificiels.
Mais ces phrases étaient les siennes.
Il les avait écrites dans une petite chambre d’étudiant, à une époque où il croyait encore que le travail finirait par triompher de toutes les résistances.
Il referma le livre et pleura longtemps.
Nabil, de son côté, avait quitté son journal.
Le scandale lui avait ouvert de nouvelles perspectives. Une chaîne de télévision lui proposa une chronique hebdomadaire. Il fut invité à participer à plusieurs conférences sur les enjeux éthiques de l’intelligence artificielle et signa un contrat pour un essai consacré aux impostures contemporaines.
Son nom était désormais associé à l’une des plus grandes controverses littéraires de l’année.
Il avait obtenu ce dont tout journaliste rêve : une information exclusive capable de modifier le cours des événements.
Il ne songeait plus guère à Aurélien.
Lorsqu’on l’interrogeait sur le sort de l’écrivain, il répondait qu’il ne lui appartenait pas de juger les personnes, mais de révéler les faits.
Il croyait sincèrement à cette distinction.
Chapitre VIII — La dernière page
L’hiver arriva.
Aurélien ne quittait presque plus son appartement. Il avait perdu du poids, dormait mal et négligeait jusqu’aux gestes les plus élémentaires de la vie quotidienne.
Son médecin diagnostiqua une dépression sévère et lui proposa une prise en charge. Aurélien accepta d’abord, puis interrompit ses rendez-vous après quelques semaines. Il ne supportait plus de raconter son histoire.
Il lui semblait que tout avait déjà été dit, commenté, disséqué.
Son existence entière avait été réduite à un mensonge.
Il avait pourtant écrit quatre romans avant Le péril. Quatre livres imparfaits, certes, mais auxquels il avait consacré des années de travail. Personne ne s’en souvenait plus. Pour le public, sa carrière avait commencé et s’était achevée avec cette œuvre qui n’était pas la sienne.
Un matin, il reçut une lettre de son avocat.
La maison Dugong réclamait le remboursement d’une partie des avances perçues au titre du contrat d’édition. L’éditeur estimait avoir subi un préjudice commercial et réputationnel considérable.
Aurélien lut le courrier sans colère.
Il n’éprouvait plus grand-chose.
Quelques jours plus tard, il tenta de reprendre l’écriture.
Il ouvrit un document vierge sur son ordinateur et contempla longuement la page blanche.
Cette fois, il ne sollicita aucune intelligence artificielle.
Il voulait retrouver quelque chose de lui-même, fût-ce une seule phrase, maladroite, imparfaite, mais authentique.
Il écrivit :
Il avait passé sa vie à chercher les mots qui lui permettraient d’exister.
Il s’arrêta.
La phrase lui sembla médiocre.
Il la supprima.
Pendant plusieurs heures, il demeura devant l’écran, incapable de poursuivre.
Puis il referma son ordinateur.
Ce fut sa dernière tentative d’écriture romanesque.
Aurélien mourut quelques jours plus tard. Il avait mis fin à ses jours, seul, dans son appartement de Vincennes.
La nouvelle fut rendue publique par son avocat, à la demande de sa famille.
Elle provoqua une émotion considérable.
Les mêmes réseaux sociaux qui l’avaient accablé se remplirent de messages de compassion. Des personnalités qui avaient réclamé son bannissement du monde littéraire saluèrent désormais la mémoire d’un homme fragile, victime d’une époque impitoyable.
Certains dénoncèrent la violence du lynchage médiatique. D’autres rappelèrent qu’il ne fallait pas confondre la dénonciation légitime d’une imposture avec le harcèlement d’un individu.
Alain Dugong publia un communiqué.
Il s’y disait profondément bouleversé par la disparition d’un auteur avec lequel il avait partagé de nombreuses années de collaboration. Il adressait ses pensées les plus sincères à la famille du défunt et demandait que sa mémoire fût respectée.
Il ne fit aucune allusion à la procédure judiciaire qu’il avait engagée contre lui.
Des Forges consacra un éditorial à la tragédie. Il y dénonça les dérives d’une société incapable de distinguer la recherche de la vérité du plaisir de détruire.
Nabil apprit la mort d’Aurélien alors qu’il se préparait à intervenir dans une émission de télévision.
Il demeura silencieux plusieurs minutes.
Il avait souvent imaginé les conséquences possibles de son enquête : la chute d’un écrivain, la mise en cause d’un éditeur, une réforme des pratiques du monde littéraire. Il n’avait jamais envisagé cette issue.
Son téléphone sonna.
Une productrice souhaitait recueillir sa réaction à chaud.
Il refusa.
Pour la première fois depuis la publication de son article, il ne trouvait rien à dire.
Épilogue — Les mots des autres
Six mois après la mort d’Aurélien, Le péril était toujours disponible dans certaines librairies.
Le scandale avait paradoxalement contribué à prolonger son existence commerciale. De nombreux lecteurs l’achetaient par curiosité, désireux de découvrir ce roman dont l’origine avait provoqué tant de débats.
Une nouvelle édition fut même envisagée, avant que les ayants droit de l’écrivain ne s’y opposent.
Alain Dugong, après quelques mois difficiles, retrouva progressivement sa place dans le milieu éditorial. Il publia deux romans remarqués et accorda une longue interview dans laquelle il évoqua les leçons humaines et professionnelles qu’il avait tirées de cette affaire.
Nabil fit paraître son essai.
Le livre connut un succès immédiat. Il y racontait son enquête, les résistances rencontrées au sein de sa rédaction et les dangers que l’intelligence artificielle faisait peser sur la confiance collective.
Un chapitre était consacré à Aurélien.
Il s’achevait sur une réflexion relative à la responsabilité du journaliste face aux conséquences de ses révélations.
Nabil avait longtemps travaillé cette conclusion. Il voulait éviter toute complaisance, mais ne souhaitait pas non plus donner l’impression de se dérober à ses responsabilités.
Le soir de la sortie de son livre, il fut invité sur un plateau de télévision.
— Avec le recul, lui demanda la présentatrice, regrettez-vous d’avoir publié votre enquête ?
Nabil réfléchit.
— Je regrette profondément ce qui est arrivé à Aurélien. Mais je crois que la vérité devait être connue.
— Même à ce prix ?
Il hésita.
— Ce n’est pas au journaliste de fixer le prix de la vérité.
La présentatrice acquiesça gravement.
L’émission se poursuivit.
À quelques kilomètres de là, dans une librairie du Quartier latin, une jeune femme parcourait les rayons consacrés aux nouveautés littéraires.
Elle s’arrêta devant un présentoir sur lequel figurait l’essai de Nabil.
À côté, un exemplaire du Péril avait été placé parmi les livres recommandés par le libraire.
Elle prit les deux ouvrages, lut leurs quatrièmes de couverture, puis se dirigea vers la caisse.
— C’est bien, ce roman ? demanda-t-elle en montrant Le péril.
Le libraire sourit.
— Excellent. Une histoire incroyable, d’ailleurs. Vous connaissez la polémique ?
— Vaguement.
— Il paraît que l’auteur ne l’a même pas écrit.
La jeune femme examina de nouveau la couverture.
Le nom d’Aurélien y figurait en grandes lettres, au-dessus du titre.
— Ah bon ?
— Oui. C’est toute une affaire.
Elle haussa les épaules.
— Tant que le livre est bon…
Elle régla ses achats et sortit.
Le libraire la regarda s’éloigner, puis retourna à son ordinateur pour commander de nouveaux exemplaires.
Dehors, Paris poursuivait son existence indifférente.
Aurélien avait voulu devenir écrivain pour laisser une trace de son passage sur terre. Il avait finalement obtenu cette immortalité dérisoire : son nom survivait sur la couverture d’un livre qu’il n’avait pas écrit, tandis que ceux qui avaient contribué à sa perte continuaient d’écrire les leurs.
Et personne, désormais, ne pouvait lui demander sa version de l’histoire.
FIN
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