Le rap au féminin US
Souvent présenté comme une culture machiste voire misogyne, le hip-hop a pourtant dès ses débuts eu une corrélation assez forte avec la gente féminine. Qu’il s’agisse de simples auditrices ou d’activistes confirmées, l’apport des femmes à cette culture est indéniable. Souvent discrètes, parfois nettement plus charismatiques que certains de leurs homologues masculins, ces danseuses, graffeuses, productrices et rappeuses ont su s’affirmer dans cet environnement où l’histoire s’est le plus souvent écrite au masculin. Élément le plus en vue de la culture hip-hop, le rap ne pouvait bien sur pas se dérober à leur présence et portera aux nues celles qu’on appellera plus tard « femcees ». Ces jeunes filles et femmes auront réussi à gagner leur place dans ce microcosme volontiers macho et à briser certains tabous et idées reçues. Petit retour sur l’histoire et l’évolution du rap féminin US
Les origines


A l’image de son homologue masculin, c’est sous la forme du spoken word que le rap féminin surgit sur la scène discographique. A ce titre, le disque de la chanteuse Millie Jackson Caught Up (sorti en 1974) a posé les bases de ce qui deviendrait le rap féminin avec des titres rappelant les premières compositions des Last Poets. Toutefois ce n’est qu’à la fin des années 70, 1978 plus précisément, qu’apparait le premier titre rap féminin officiel, Vicious Rap. Il est l’œuvre de deux sœurs totalement inconnues : Paulette Tee et Sweet Tee. Filles du producteur de Doo-Wop Paul Winley, elles profitent des connexions paternelles pour sortir ce morceau qui restera sans lendemain. La voie est cependant tracée et même si ce titre ne sera pas adoubé par le microcosme hip-hop (à l’image du Rapper’s Delight du Sugar Hill Gang) il marque officiellement les débuts du rap féminin en termes discographiques. L’année suivante voit l’émergence de la jeune Sha Rock (considérée par beaucoup comme la première rappeuse digne du nom) qui au sein du groupe Funky 4+1 participe au maxi Rappin & Rockin’ The House. L’aventure durera quelques années puis elle intègrera par la suite un groupe composé exclusivement de filles Us Girls aux côtés de deux autres pionnières : Debbie Dee et Lisa Lee. Us Girls n’est cependant pas le premier groupe du genre. Une autre formation 100% féminine Sequence (comptant en son sein la future chanteuse Angie Stone) avait déjà sorti un maxi Funk You Up à l’orée des années 80. Cependant en dehors de Sha Rock, la plupart de celles qu’on appellera plus tard les Femcees ont encore du mal à exister. Une donne qui ne tardera pas à changer vers le milieu des années 80.
Premiers faits d’armes


Ce n’est qu’en 1984 que sort le premier gros succès du rap féminin : Roxanne’s Revenge. Il est l’œuvre d’une jeune fille originaire du Queens s’illustrant sous le nom de Roxanne Shanté. Ce titre produit par le mythique Marley Marl devient l’acte de naissance officiel du Female Rap et gagnera ses galons de classique. Roxanne’s Revenge, réponse au tube du groupe UTFO Roxanne Roxanne, entre au panthéon rapologique et influencera toute une génération de jeunes rappeuses en quête de reconnaissance.

Paradoxalement l’arme de la diss-track sera celle par laquelle cette génération de Femcees se fera connaitre. En 1986, deux originaires du Queens, Cheryl « Salt » James et Sarah « Pepa » Denton exerçant alors sous le nom de Super Nature font parler d’elles avec un premier single The Show Stoppa (Is Stupid Fresh) s’en prenant au hit de Doug E Fresh The Show. Conséquence de cette attaque, un buzz de plus en plus grandissant en dépit de la pauvreté de ce premier essai. L’objectif est cependant atteint pour Super Nature rebaptisé Salt-N-Pepa après que DJ Spinderella aie rejoint les deux jeunes filles. Dans la foulée elles sortent leur premier album Hot, Cool & Vicious en 1986 qui s’impose comme un énorme succès (deux millions d’unités écoulées) grâce à des singles de qualité. Devenu le groupe rap féminin numéro 1 (une couronne qu’elles porteront jusqu’au milieu des années 90), le trio devient une référence absolue et fait le pont entre street-credibility et réussite commerciale. Aucun autre groupe rap féminin ne parviendra à leur arriver à la cheville.


Dans le même temps, une jeune MC résidente de Brooklyn, MC Lyte fait son apparition avec une track rageuse 100% Dis adressée à une certaine Antoinette. Du point de vue rapologique, MC Lyte est certainement l’une des rappeuses les plus douées de sa génération (et peut-être même la plus douée tout court), tenant sans peine la comparaison avec ses homologues masculins. Son premier album Lyte As A Rock sorti en 1988 mettra tout le monde d’accord mais elle devra patienter jusqu’en 1996 et le remix de son single Cold Rock A Party pour bénéficier des faveurs du grand public. D’autres rappeuses comme l’anglaise Monie Love (proche des Native Tongue) s’illustreront elles aussi dans la deuxième moitié de la décennie. C’est pourtant Dana Owen a.k.a. Queen Latifah qui marquera les esprits avec un premier disque coup de poing en 1989 All Hail The Queen. Serti de saillies anti-misogynes et véhiculant des messages pro-féministes, cet album l’installera au panthéon des artistes féminines les plus respectées du milieu.
Women With Attitude

Au début des années 90, la hiérarchie du Female Rap semble définitivement établie. Les Salt-N-Pepa, Queen Latifah et MC Lyterègnent en papesses absolues ne laissant que des miettes de reconnaissance aux autres rappeuses. Sur la côte Est l’horizon semble irrémédiablement bouché. C’est donc tout logiquement que les autres scènes du pays voient la percée de Femcees. En Californie, deux jeunes femmes font des débuts discographiques en grandes pompes : Yo Yo et Boss. La première fera ses armes avec un rap aux thématiques suivant son évolution personnelle tandis que la seconde s’illustrera avec des textes inspirés par la dureté de la vie des ghettos, faisant écho à la scène locale alors en pleine expansion. Un peu après, une autre rappeuse prometteuse, The Lady of Rage, fera des débuts fracassants sur le classique The Chronic de Dr. Dre. Si elle n’aura malheureusement pas une carrière à la hauteur de son talent microphonique, sa réputation de tueuse au micro lui a survécu et elle reste considérée comme l’une des meilleures rappeuses toutes époques confondues.


Dans un autre registre une jeune rappeuse originaire de Chicago fait son apparition en 1994 sous la tutelle de Jermaine Dupri : Da Brat. Exilée à Atlanta pour les besoins de la cause (le label So So Def y est basé), elle devient un des plus grands espoirs féminins avec un premier disque Funkdafield qui fera un tabac. Il sera d’ailleurs le premier album solo enregistré par une Femcee à dépasser le million d’exemplaires vendus. Des débuts réussis qui seront confirmés avec son deuxième opus Anothatantrum, faisant d’elle une des rappeuses du moment. Dans le même giron on peut citer les apôtres du rap conscient Heather B et Bahamadia (qui a sorti l’excellent Kollage), voire Nonchalant qui si elles ne bénéficièrent pas de la popularité de leurs devancières (avec un bémol pour Heather B) auront tout de même marqué avec des disques réussis injustement méconnus/oubliés.
Bitch Attitude


Si le rap féminin a enfin trouvé son public dans la période 1985-1995, la question de sa représentativité reste cependant d’actualité. Les thématiques développées restant assez éloignées des préoccupations de la gent féminine (surtout la tranche des jeunes femmes adultes) et l’image renvoyée par les rappeuses étant un tantinet trop masculine (le look garçon manqué étant consacré comme celui des Femcees) la majorité de leurs auditeurs restent des hommes. Il n’est pas exagéré de parler d’un rap fait par des femmes et non de véritable rap féminin. La donne changera quelque peu au milieu des années 90 avec l’émergence d’une nouvelle mouvance : la Bitch Attitude. Jusqu’alors le rap féminin était resté pudique sur des sujets tels que la sexualité, avec la Bitch Attitude elle devient l’épicentre des textes. Si leurs homologues masculins jouent les gangsters et les hommes à femmes, les rappeuses elles se créent des personnages de bitches et jouent à fond la carte du sexe. Pour ce faire les flows gagnent en sensualité ce qu’ils perdent en agressivité, les tenues sexys se démocratisent et les textes deviennent de plus en plus salaces. Un virage à 180° comparé à la première génération de rappeuses obsédées par leur crédibilité et leur image de femmes fortes. Leurs successeuses n’hésitent pas à capitaliser autant sur leur physique avantageux que sur leur talent pour se faire une réputation.
Porte-drapeaux de cette nouvelle tendance: Lil Kim et Foxy Brown. La première, boostée par le parrainage de Notorious B.I.G., se fait très rapidement un nom au sein de Junior M.A.F.I.A. avant de se lancer en solo avec un disque aussi salace que le laisse penser son intitulé: Hard Core. Cette ode à la sexualité débridée deviendra un des classiques du genre. Foxy Brown quant à elle bénéficie des connexions de son cousin DJ Clark Kent qui lui a présenté Jay-Z, alors à ses débuts en solo. Jigga lui écrira un album essentiellement dédié aux plaisirs charnels Ill Na Na qui la consacrera rappeuse numéro 1 l’année de sa sortie.
Ce filon prometteur reste loin d’être épuisé (comme en témoigne les carrières de Trina ou Jackie-O) et son écho s’étendra à tout le rap féminin. Si la plupart des Femcees se garderont de sombrer dans la surenchère des précitées, elles se feront le devoir de faire évoluer leur image, devenant de ce fait plus femmes. Même les Salt-N-Pepa opteront pour une imagerie plus féminine avec leur album Brand New. Plus question de singer les mecs, les rappeuses sont décidées à assumer leur féminité.
La nouvelle vague


En marge des succès de Foxy Brown et Lil Kim, d’autres rappeuses feront leur trou à force de travail acharné dans la deuxième moitié des années 90. Ces nouvelles venues bien décidées à jouer avec leurs propres armes s’inspirent tout autant de leurs illustres devancières que du changement de mentalité créé par les deux têtes d’affiches de l’époque pour concocter un rap beaucoup moins extrémiste correspondant d’avantage aux aspirations et à l’état d’esprit des jeunes femmes. Principale représentante de cette évolution : Eve. Cette rappeuse originaire de Philadelphie et passée par Aftermath Records fait l’unanimité avec son excellent premier album Let There Be Eve…Ruff Ryders First Lady. Succès commercial autant que critique pour la protégée du crew Ruff Ryders qui livre un disque engagé et relativement intimiste qui s’avèrera un des plus représentatifs pour les femmes de sa génération. En plus de briller au micro, Eve joue de son image de fille sexy mais aussi d’une crédibilité qui lui attire la sympathie du public masculin comme féminin.


Dans un autre registre d’autres Femcees se baseront principalement sur leurs performances pour se faire un nom, parvenant à atteindre les sommets grâce à leur seul talent. Débarquée de la Virginie, Missy Elliott surprend avec un premier album aux productions assez atypiques, Supa Duga Fly, essentiellement concocté par l’inconnu d’alors Timbaland. A force de travail, elle parviendra à s’imposer définitivement dans le paysage rapologique avec deux disques suivants de très bonne tenue. La canadienne Rah Digga, membre du Flip Mode Squad, fera elle aussi des débuts en fanfare avec un très bon disque: Dirty Harriet. D’autres par contre profiteront de leurs accointances avec des crews en pleine expansion pour mener des carrières honnêtes. C’est le cas de Mia X signée chez No Limit où elle sortira trois albums ou encore de Gangsta Boo, proche de la Three Six Mafia. Dans le même giron Queen Pen, protégée de Teddy Riley, s’illustrera avec deux disques assez inégaux.


L’autre tendance qui fera cependant tâche d’huile dans les années 90 sera celle mêlant rap et chant avec des interprètes parfaitement polyvalentes à l’image de Lauryn Hill. Révélée au sein des Fugees sous le pseudonyme L-Boogie, elle fera des débuts en solo monumentaux avec l’excellent The Miseducation Of Lauryn Hill. Ce coup de maître naviguant entre rap, soul classique, R&B et un zeste de reggae fera sans peine l’unanimité. Dans une moindre mesure les TLC avaient marqué les années 90 avec trois albums qui, s’ils tiennent plus du R&B que du rap, mixent allègrement les deux genres.
Travailleuses de l’ombre


Si la percée des rappeuses à la fin des années 90 a été telle que la plupart des crews et labels se sont fait le devoir de recruter leur Femcee, peu seront celles qui auront l’opportunité de sortir un disque, la majeure partie d’entre elles restant confinées à des apparitions en featuring. C’est par exemple le cas de Vita, signée chez Murder Inc. qui ne sortira au final jamais rien. Même mésaventure pour Ms Roq, chaperonnée par Dr. Dre, voire pour Charli Baltimore qui a enregistré deux albums Cold As Ice et The Diary (You Think You Know) qui n’ont jamais connu de sortie officielle. D’autres auront un peu plus de chance et parviendront à sortir des disques malheureusement loin d’être à leur avantage, plombés par des directions artistiques de mauvais aloi. Ainsi l’excellente Remy Ma du Terror Squad sortira deux opus oscillant entre le moyen et le médiocre. Shawnna de Disturbing Tha Peace (label de Ludacris) ne convaincra pas plus avec son premier disque. Plus limitée que les précitées, Ms. Jade parrainée par Timbaland ne parviendra pas non plus à se faire une place définitive avec son premier et unique opus Girl Interrupted.
Cependant la plupart des rappeuses resteront confinées à la scène underground et passeront l’essentiel de leur carrière à enchaîner projets anecdotiques seulement connus des aficionados. Ainsi les Femcees underground Jean Grae, Apani B Fly MC, Sonja Blade, Mystic, Heroine ou encore Pri The Honey Dark ne feront jamais leur trou, n’en déplaise à leurs capacités microphoniques.
La scène actuelle


La deuxième moitié des années 2000 a vu le déclin des figures tutélaires du rap féminin empêtrées dans des ennuis judiciaires (Foxy Brown, Da Brat, Lil Kim), des problèmes de label (Eve) ou soumises à des difficultés personnelles (Missy Elliott). La relève quant à elle n’est pas non plus parvenue à s’imposer, laissant un vide qui n’a été comblé que par quelques rappeuses. Toutes choses qui ont fait le lit de l’explosion de Nicki Minaj. Seule Femcee à bénéficier d’un succès public à l’heure actuelle, la New-Yorkaise, protégée de Lil Wayne, fait plus figure d’icône pop que de princesse du rap. Faute de concurrence, elle règne de façon insolente sur la scène rap féminin mainstream. Derrière peu de concurrentes semblent en mesure de lui piquer son trône, surtout dans l’état actuel du marché. Si on peut difficilement espérer que Diamond (signature Disturbing Tha Peace) puisse inverser la tendance, c’est une autre new-yorkaise, Azalea Banks, qui semble avoir les armes pour un jour bousculer la hiérarchie.


Cependant c’est du côté de la scène indépendante qu’il faut chercher des rappeuses de talent. Rapsody, la protégée de 9th Wonder, a fait bonne impression avec ses projets produits par son mentor. A terme Nitty Scott, MC pourrait avoir elle aussi son mot à dire dans un futur proche. Tout comme Raven Sorvino du crew Language Artz ou même Angel Haze, autant de jeunes rappeuses qui font leurs armes dans l’ombre en espérant un jour accéder au même statut que leurs prestigieuses aînées.
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