Les équipes maudites: la génération Seedorf-Kluivert
Si l’histoire ne retient que les vainqueurs, celle du football fait le plus souvent la part belle à ceux qui pour une raison ou une autre ne sont pas parvenus à aller au bout. En effet, la mythologie de ce sport regorge de perdants magnifiques et d’éternels seconds. Parmi ces poulidors du ballon ronds figurent un certain nombre de sélections qui malgré des qualités évidentes et des effectifs de haut niveau ne sont pas parvenues à s’installer sur le toit du monde. Pis, certaines d’entre elles n’ont remporté aucun trophée majeur. Pour ce nouveau volet de notre série consacré aux grandes sélections non-titrées, intéressons-nous aux Pays-bas de la fin des années 90 au milieu des années 2000.
L’émergence de la nouvelle génération
Au sortir d’une coupe du monde 1994 marquée par une élimination en quarts de finale par le Brésil (2-3), les Pays-bas entament leur révolution. Exit la génération Gullit-Van Basten. Le retour au premier plan de l’Ajax Amsterdam, porté par une génération dorée (Clarence Seedorf, Patrick Kluivert, Edgar Davids, Edwin Van der Sar, Marc Overmars, Winston Bogarde, Michael Reiziger, les frères Frank et Ronald De Boer…) permet le renouvellement de la sélection qui peut toujours compter sur des piliers comme Dennis Bergkamp, Aron Winter, Richard Witschge et Danny Blind ainsi que sur l’ossature du PSV Eindhoven (Philip Cocu, Arthur Numan, Jaap Stam, Peter Hoekstra). Toutefois, le sélectionneur Dick Advocaat opte pour une révolution en douceur et continue de convoquer des joueurs plus expérimentés au plan international (Rob Witschge, Ed De Goey, Gaston Taument, Peter Van Vossen…) pour les éliminatoires de l’EURO 1996. Dans un groupe comptant la République Tchèque, la Norvège, la Biélorussie, Malte et le Luxembourg, les bataves sont logiquement favoris. Pourtant cette campagne ne sera pas un long fleuve tranquille. Réticent à donner les clés de l’équipe à la jeune garde ajacide (moins de vingt-et-un ans de moyenne d’âge), Advocaat essaie tant bien que mal de l’associer aux anciens. Bien partis dans ces éliminatoires, les néerlandais concèdent deux défaites à l’extérieur contre les tchèques puis contre les biélorusses. Pour ne rien arranger, Advocaat quitte ses fonctions en 1995 pour aller entraîner le PSV Eindhoven. Guus Hiddink le remplace et n’hésite pas à responsabiliser les jeunes, quitte à écarter pour de bon certains éléments comme Rob Witschge. Si la sélection Oranje parvient à redresser la barre sous sa houlette, elle ne termine que deuxième de son groupe et se retrouve contrainte de disputer un barrage contre l’Eire pour valider sa qualification. Ce match disputé à Anfield est remporté 2-0 grâce à un doublé salvateur de Kluivert.
L’échec de l’EURO 1996
Bien que la qualification ait été laborieuse, les Pays-Bas, forts de leur jeune garde, font tout de même partie des favoris de l’EURO anglais. La sélection batave encaisse son premier coup dur avec le forfait d’Overmars, gravement blessé au genou droit. Peu en verve à l’Inter Milan où il a perdu sa place de titulaire, Wim Jonk n’est pas de l’aventure. En revanche, quelques éléments jusque-là moins en vue intègrent la liste définitive (Jordi Cruyff, Youri Mulder, Johan de Kock, Ruud Hesp, John Veldman). Bergkamp, transfiguré par son transfert à Arsenal lors de l’été 1995, est également de la partie. Dans une poule comptant l’Angleterre, l’Ecosse et la Suisse, les Oranjes semblent armés pour dormir tranquilles. Malheureusement, des dissensions apparaissent dans le groupe et un clan constitué de cinq joueurs noirs de l’Ajax fait des siennes. Membre de ce clan baptisé De Kabel, Edgar Davids sera finalement exclu de la sélection après avoir critiqué Hiddink. Sur le terrain, tout n’est pas si facile. Le premier match contre l’Ecosse se solde par un score nul (0-0). Ils se reprennent en battant la Suisse (2-0). Pour la troisième et dernière rencontre de poule, les bataves se font peur en concédant une lourde défaite contre les anglais (1-4). A égalité parfaite avec les écossais, ils ne devront leur qualification qu’à un plus grand nombre de buts inscrits. En quarts de finale, ils croisent le fer contre la France. Dans un match très disputé, aucune des deux équipes ne parvient à prendre le meilleur et le score reste vierge jusqu’à la fin des prolongations (0-0). C’est aux tirs au but que tout se jouera. Seedorf ratera son tir et précipitera l’élimination de sa sélection. Dans la foulée, le capitaine Danny Blind annonce sa retraite internationale.
Les années dorées
Malgré cette issue décevante, Hiddink est reconduit par la fédération avec pour mission de qualifier l’équipe pour la coupe du monde 1998. La poule de ces éliminatoires est loin d’être relevée malgré les présences des imprévisibles Turquie et Belgique en plus de Saint-Marin et du Pays de Galles. Finalement, seuls les turcs feront illusion en n’étant jamais battus (un nul et une victoire). Les trois autres équipes seront surclassées sans ménagement. Le groupe s’est enrichi de nouveaux éléments. Outre le rappel de Wim Jonk, revenu à son meilleur niveau, des joueurs comme André Ooijer, Pierre Van Hooijdonk, Giovanni Van Bronckhorst, Boudewijn Zenden ou Jimmy Floyd Hasselbaink parviennent à faire leurs preuves, contrairement à Veldman, Van Vossen, Hoekstra, Mulder, Jordi Cruyff, Taument et de Kock qui perdent leurs places. Guus Hiddink se montre même magnanime en reconvoquant Edgar Davids après près de deux ans d’absence. Du côté de la vieille garde, Bergkamp et Winter sont toujours là. Citée parmi les favoris de la coupe du monde au vu de son armada, la sélection batave bénéficie d’un groupe relativement accessible comptant le Mexique, la Corée du Sud et le voisin belge. C’est d’ailleurs par un duel fratricide contre la Belgique que démarre cette campagne. Le match se solde sur un triste (0-0). Pis, Kluivert se fait expulser. Hiddink change son système de jeu et titularise Davids. Les Oranjes reprennent des couleurs en atomisant les sud-coréens (5-0) malgré une ambiance délétère dans le groupe (la forte concurrence crée des mécontents et les clans sont toujours d’actualité). Pour leur dernier match, ils concèdent un nul peu flatteur contre les mexicains (2-2) après avoir longtemps mené au score. Suffisant toutefois pour finir en tête du groupe et se qualifier pour les huitièmes. Ils tombent sur un os: la Yougoslavie. Au terme d’un match serré, ils se qualifient grâce à un but d’Edgar Davids inscrit dans le temps additionnel (2-1). Van der Sar s’est également montré décisif en arrêtant un penalty de Pedrag Mijatovic en début de seconde période. En quarts, c’est l’Argentine, autre favori déclaré, qui se dresse sur leur route. Là encore le match atteint des sommets. Cette rencontre épique se conclut sur un succès batave (2-1) grâce à un but de génie signé Bergkamp. Seule ombre au tableau, l’expulsion de Numan. En demi-finales, les bataves retrouvent le Brésil dans le remake du quart de finale de l’édition 1994. Ce match alléchant sur le papier tiendra toutes ses promesses. Ronaldo ouvre le score au retour des vestiaires mais Kluivert égalise en fin de rencontre sur une magnifique tête (1-1). Rien ne sera marqué durant les prolongations et la décision se fera aux penaltys. Claudio Taffarel, le gardien brésilien brille et détourne les tentatives de Cocu et Ronald de Boer. Pour la troisième fois d’affilée (après les EUROs 1992 et 1996), les Pays-Bas s’inclinent aux tirs au but. Ils laisseront également filer la troisième place en perdant le match de classement contre la Croatie (1-2).
L’intermède Rijkaard et la désillusion de l’EURO 2000
Guus Hiddink rend le tablier après cette campagne. Il est remplacé par Frank Rijkaard. Les Pays-Bas étant les coorganisateurs de l’EURO 2000 avec la Belgique, ils sont dispensés de campagne qualificative et ne peuvent donc compter que sur les matchs amicaux pour se faire les dents. Rijkaard conserve la même ossature et ne rajoute que quelques nouveaux joueurs: Ruud Van Nistelrooy, Roy Makaay, Paul Bosvelt, Bert Konterman et le gardien Sander Westerveld. Grandes victimes de ce petit chamboulement, Jimmy Floyd Hasselbaink et Winston Bogarde qui ne sont que rarement convoqués et Wim Jonk, vieillissant, qui est définitivement écarté. La liste définitive ne comporte finalement que peu de surprises en dehors de la mise à l’écart de Ooijer. Blessé, Van Nistelrooy n’y figure pas. Ce qui profite à Van Vossen qui est préféré à Hasselbaink. Malgré leur statut de pays organisateur, les bataves héritent d’un groupe difficile (France, Danemark, République Tchèque). L’entame du tournoi est délicate. Ils s’imposent sur la plus petite des marges contre les tchèques (1-0) grâce à un penalty de Frank de Boer. Le second match est heureusement mieux maitrisé. Ils triomphent largement des danois (3-0). Le duel pour la première place contre la France tient toutes ses promesses. Deux fois menés au score contre l’équipe B des Bleus déjà qualifiés, les Oranjes parviennent à arracher la victoire (3-2). Opposés à la Yougoslavie en quarts, ils ne font pas de détail et atomisent littéralement leur adversaire (6-1) grâce à un triplé de Kluivert et un doublé d’Overmars. En demi-finales, c’est l’Italie qu’ils affrontent. Dans une Amsterdam ArenA toute acquise à leur cause, les néerlandais font le siège du but gardé par Francesco Toldo. Dominée comme jamais dans ce tournoi, la Squadra Azzurra, réduite à dix suite à l’expulsion de Zambrotta, verrouille sa défense à double tour; plie mais ne rompt pas. Le match s’éternisera jusqu’en prolongations mais le score restera désespérément vierge (0-0). Une nouvelle séance de tirs au but se profile. Une fois de plus, les bataves n’y brilleront pas. Face à un Toldo héroïque, les tireurs néerlandais craquent complètement et ratent trois de leurs tentatives (Frank de Boer, Stam et Bosvelt), s’inclinant pour la quatrième fois de suite dans cet exercice. Une cruelle issue après avoir autant dominé le match. Ecœuré, Dennis Bergkamp prend sa retraite internationale dans la foulée. Aron Winter l’imite. Rijkaard quant à lui décide de démissionner après cet échec.
La non-qualification pour le Mondial 2002
Louis Van Gaal est nommé sélectionneur dans le but plus ou moins avoué d’assainir un vestiaire toujours aussi divisé (un mal récurrent dans cette sélection minée depuis toujours par l’ego et les rivalités entre clubs). Comme à chaque changement de sélectionneur, de nouveaux éléments sont convoqués mais seul Mark Van Bommel s’impose définitivement. Pour les éliminatoires de la coupe du monde 2002, les Oranjes sont versés dans une poule aussi équilibrée qu’imprévisible (Portugal, Eire, Estonie, Andorre, Chypre). Rien de bien dingue sur le papier mais pourtant tout ira au vau-l’eau. Si les oppositions contre les « petits » ne sont que des formalités souvent sanctionnées par de larges victoires, il n’en est pas de même contre les portugais et les irlandais où les bataves laissent entrevoir leurs limites et leur manque de cohésion. Incapables de battre le Portugal lors de leurs deux confrontations (défaite 2-4 à domicile, nul 2-2 à l’extérieur), ils concèdent également une défaite malvenue à Dublin (0-1) qui scelle leur sort. Obligés de remporter tous leurs matchs en comptant sur un miracle (éventuelles défaites des irlandais et des portugais), les bataves s’acquittent de leur part du contrat en surclassant l’Estonie (5-0) puis Andorre (4-0). Malheureusement pour eux, les lusitaniens réalisent un sans-faute et remportent leurs trois dernières rencontres avec brio. Les irlandais en font de même en gagnant leur dernier match. Résultat des courses, les Pays-Bas, seulement troisièmes, restent à quai et ne disputeront pas le Mondial 2002. Une grosse contre-performance au vu de la qualité individuelle des joueurs de la sélection. Ce sont d’ailleurs les joueurs, défaillants collectivement, qui sont indexés suite à cette élimination. Van Gaal, rincé, décide sans surprise de quitter le navire.
La dernière danse
Dick Advocaat est rappelé par la fédération et redevient sélectionneur. Son but, relancer une équipe traumatisée et se qualifier pour le prochain EURO. Il décide tout de même de ne pas faire table rase du passé et conserve l’ossature de son prédécesseur, à l’exception de Numan retraité. Le seul ajout majeur est celui de Rafael Van der Vaart. Une fois de plus, les Oranjes héritent d’un groupe de qualification compliqué (République Tchèque, Autriche, Moldavie, Biélorussie) où seule la première place assure une qualification directe. S’ils s’en sortent bien durant cette campagne qualificative (six victoires, un nul et une seule défaite), ils ne peuvent malheureusement pas s’emparer de la première place. Au coude-à-coude avec les tchèques durant toute la durée des éliminatoires, les néerlandais paieront cher la défaite concédée contre la Tchéquie et finiront deuxièmes, ce qui les obligera à passer par les barrages pour se qualifier. Opposés à l’Ecosse, ils se font surprendre lors du match aller (0-1). Heureusement, les bataves désossent leur adversaire au retour (6-0) et valident leur billet pour l’EURO portugais. Le tirage au sort de la phase finale est tout sauf clément vu qu’outre la République Tchèque, les Pays-Bas doivent affronter l’Allemagne et la modeste Lettonie. Blessé, Mark van Bommel ne peut être retenu. Qu’importe pour Advocaat qui convoque une brochette de jeunes aux dents longues (Van der Vaart, Arjen Robben, Wesley Sneijder, John Heitinga, Andy Van der Meyde, Wilfred Bouma). En disgrâce, Ronald de Boer n’est pas retenu contrairement à un gros contingent de joueurs présents lors du Mondial 1998 (Van der Sar, Seedorf, Stam, Kluivert, Davids, Zenden, Overmars, Cocu, Reiziger, Van Bronckhorst, Van Hooijdonk) et quelques valeurs sûres (Van Nistelrooy, Makaay, Bosvelt). Pour leur premier match contre l’Allemagne, les néerlandais doivent s’arracher pour décrocher le nul (1-1). La tâche sera nettement plus difficile contre les tchèques. Après avoir mené deux fois au score, ils s’inclinent 2-3. Contraints de battre les lettons lors du dernier match, ils s’imposent largement (3-0) et se qualifient pour le second tour. Opposés à la Suède en quarts, les bataves ne parviennent pas à faire la différence malgré un match plaisant et la rencontre se termine sur un score vierge (0-0) après les prolongations. Il faut de nouveau avoir recours aux tirs au but. Cette fois, les Oranjes triomphent et vainquent le signe indien, se qualifiant pour la première fois de leur histoire lors d’une séance de tirs au but. Malheureusement, ils s’inclinent en demis contre un Portugal surmotivé (1-2). Advocaat démissionne après ce revers.
Fin de partie
Cet EURO 2004 est le chant du cygne de cette génération. Marco Van Basten est nommé sélectionneur et il décide de tout changer. La jeune garde incarnée par Robben, Van der Vaart et Sneijder devient le socle de cette équipe en reconstruction. Pratiquement tous les joueurs présents dans les années 90 sont écartés. Seuls Van der Sar, Cocu, Van Bronckhorst, Van Nistelrooy et Van Bommel sont conservés. Ooijer, éternel second couteau depuis de nombreuses années, est enfin intronisé titulaire. Ces six tauliers disputeront la coupe du monde 2006 et quatre d’entre eux (Van der Sar, Van Nistelrooy, Van Bronckhorst et Ooijer) seront même présents à l’EURO 2008. De cette génération, seuls Van Bronckhorst et Van Bommel seront dans le groupe qui atteindra la finale de la coupe du monde 2010.
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