Les équipes maudites: la génération Figo – Rui Costa
Si l’histoire ne retient que les vainqueurs, celle du football fait le plus souvent la part belle à ceux qui pour une raison ou une autre ne sont pas parvenus à aller au bout. En effet, la mythologie de ce sport regorge de perdants magnifiques et d’éternels seconds. Parmi ces poulidors du ballon rond figurent un certain nombre de sélections qui malgré des qualités évidentes et des effectifs de haut niveau ne sont pas parvenues à s’installer sur le toit du monde. Pis, certaines d’entre elles n’ont remporté aucun trophée majeur. Pour ce nouveau volet de notre série consacré aux grandes sélections non-titrées, intéressons-nous au Portugal des années 90 et du début des années 2000.
L’éclosion de la génération dorée
L’histoire du football lusitanien est marquée par des hauts et des bas. Si le pays a compté des joueurs d’exception (le mythique Eusebio) et a des clubs relativement performants sur la scène européenne, on ne peut en dire autant de sa sélection, abonnée aux rendez-vous manqués. En 1986, elle touche le fond avec une dernière place de sa poule lors de la Coupe du monde mais surtout à cause d’une grève des joueurs pendant la préparation et des écarts extra-sportifs (fiestas nocturnes). La fédération décide de suspendre une grande partie des grévistes et c’est l’équipe bis qui est cooptée pour les qualifications de l’EURO 1988. Si l’équipe A est moribonde et ne parvient à se qualifier pour aucune phase finale, la sélection junior, au contraire, se montre brillante. Elle remporte coup sur coup deux titres mondiaux U20 en 1989 puis en 1991. Cette génération comptant des joueurs comme Luis Figo, Rui Costa, Abel Xavier, João Pinto et Jorge Costa laisse entrevoir de belles promesses. C’est donc logiquement qu’elle intègre la sélection A dès 1991. Si elle ne parvient pas à redonner des couleurs à la Seleção das Quinas qui échoue à se qualifier pour l’EURO 1992 puis la coupe du monde 1994, elle se montre à son avantage durant l’EURO Espoirs 1994 où elle atteint la finale, renforcée par l’attaquant Ricardo Sa Pinto. Malgré son échec en finale contre l’Italie, l’avenir s’annonce radieux pour ces jeunes joueurs qui semblent à même de porter l’équipe A une fois arrivés à maturité.
Le retour au premier plan
Désormais plus aguerris, les jeunes portugais prennent leurs marques en sélection et confirment enfin tous les espoirs durant les éliminatoires de l’EURO 1996. Versée dans un groupe comptant l’Eire, l’Autriche, le Liechtenstein, l’Irlande du Nord et la Lettonie, la sélection portugaise survole les qualifications (sept victoires, deux nuls et une seule défaite) inscrivant 29 buts. A l’ossature de l’équipe Espoirs se sont ajouté des éléments de valeur déjà coutumiers de la sélection: Fernando Couto, Domingos Paciência, Paulo Sousa, Dimas Texeira, Carlos Secretario, Oceano, Jorge Cadete et le gardien Vitor Baia. Après cette brillante campagne qualificative, le Portugal figure parmi les outsiders du tournoi anglais malgré un groupe difficile (Croatie, Danemark et Turquie). Pour cette première compétition internationale depuis dix ans, le sélectionneur Antonio Oliveira décide de se passer des services de Jorge Costa et Abel Xavier. Leurs absences seront sans grande incidence. Le Portugal finit premier du groupe et croise le fer avec la surprenante République Tchèque en quarts. Donnée favorite la Seleção das Quinas ne parvient cependant pas à prendre le meilleur sur une Reprezentace accrocheuse. Pis, elle se fait surprendre par Karel Poborsky qui inscrit un but d’anthologie et scelle la qualification de son pays. Battu 0-1, le Portugal est éliminé à la surprise générale.
La désillusion de 1997
Après cet échec, le Portugal, désormais entraîné par Artur Jorge, se remet en ordre de bataille pour les éliminatoires de la coupe du monde 1998. Ils héritent d’un groupe particulièrement relevé (Allemagne, Ukraine, Arménie, Irlande du Nord, Albanie) où seule la première place est directement qualificative (la seconde est un accessit aux barrages). Les lusitaniens s’inclinent dès leur deuxième match contre l’Ukraine à Kiev (1-2). S’ils se reprennent bien et restent invaincus jusqu’à la fin des éliminatoires, cette défaite va finalement peser très lourd. Alors que les éliminatoires tirent à leur fin, Allemagne, Portugal et Ukraine sont au coude-à-coude pour décrocher leur billet. Lors de son avant-dernier match, le Portugal se rend à Berlin pour affronter la Mannschaft. Ils livrent une belle prestation et ouvrent le score à la 70e minute grâce à Pedro Barbosa. Ce succès qui se profile devrait leur permettre de finir à minima deuxièmes du groupe. Cependant, le sort va en décider autrement. Artur Jorge décide de remplacer Rui Costa, déjà averti, à la 76e minute. Ce dernier, traînant les pieds pour sortir, écope d’un second carton jaune et est donc expulsé. Ce sera le seul carton rouge de toute la carrière de Rui Costa. Ce coup du sort modifie les plans et revigore l’Allemagne qui parvient à égaliser et arracher le nul (1-1). Conséquence, le Portugal se retrouve troisième et est contraint de gagner son dernier match contre l’Irlande du Nord en espérant une défaite de l’Allemagne ou un nul de l’Ukraine. Les deux équipes s’imposeront. Malgré sa victoire sur l’Irlande du Nord (1-0), le Portugal reste à la troisième place et est éliminé.
Aux portes du paradis
Cette élimination traumatisante aura raison d’Artur Jorge qui rend le tablier. Il est remplacé par Humberto Coelho qui entreprend de redonner confiance à un groupe en plein doute. Sous sa houlette, les joueurs retrouvent leurs sensations et reprennent des couleurs durant les éliminatoires de l’EURO 2000. La génération Figo est alors en pleine force de l’âge. La vieille garde composée de Domingos Paciência, Jorge Cadete ou Pedro Barbosa est écartée au profit de nouveaux talents: Nuno Gomes, Pauleta, Sergio Conceição, Costinha, Vidigal, Beto… Certains vieux fidèles sont aussi davantage responsabilisés (Paulo Bento, Rui Jorge…). Confrontés à la Roumanie, à la Hongrie, à la Slovaquie, à l’Azerbaïdjan et au Liechtenstein, les portugais finissent deuxièmes de leur groupe derrière la Roumanie mais se qualifient directement en tant que meilleur deuxième. Conséquence, le Portugal se présente à l’EURO 2000 avec le statut d’outsider, d’autant que son groupe est incroyablement difficile (Allemagne, Angleterre, Roumanie). Et pourtant, les lusitaniens feront sensation. Ils triomphent de l’Angleterre d’entrée de jeu (3-2) puis valident leur qualification dès la deuxième rencontre en battant la Roumanie (1-0). Pour le troisième match, ils étrillent des allemands fantomatiques (3-0) et décrochent la première place du groupe. Après cette entame en fanfare, le Portugal devient un des favoris du tournoi. En quarts, les lusitaniens se débarrassent sans mal de la Turquie (2-0). La demi-finale contre la France, championne du monde en titre, devient l’un des sommets de la compétition. Ce choc tient toutes ses promesses. Nuno Gomes, stratosphérique durant ce tournoi, ouvre la marque mais les français égalisent en début de seconde période grâce à Thierry Henry. Plus rien ne sera inscrit dans le temps réglementaire. C’est en prolongations que tout va se décider. A la 117e minute, Abel Xavier fait main dans la surface. Zidane transforme le penalty accordé à la France et le Portugal se retrouve éliminé par la règle du but en or. Humberto Coelho quitte ses fonctions après cet échec.
Le naufrage de 2002
Fort de ce beau parcours à l’EURO, le Portugal apparaît comme un redoutable outsider au moment où démarre la campagne qualificative pour la coupe du monde 2002. Le groupe est assez relevé (Pays-Bas, Eire, Andorre, Estonie, Chypre) mais les lusitaniens, de nouveau coachés par Antonio Oliveira, ne se laissent jamais piéger et finissent premier du groupe sans concéder la moindre défaite (sept victoires, trois nuls) portés par un trio Pauleta-Nuno Gomes-Luis Figo efficace au possible (21 buts à eux trois). Le Portugal devient un des épouvantails de la compétition et débarque en Corée du Sud et au Japon sûr de ses forces. Les nouveaux éléments (Petit, Marco Antonio Caneira, Hugo Viana, Jorge Andrade…) sont prometteurs. Ils font oublier les quelques cadres tombés en disgrâce (Sa Pinto, Dimas Texeira, Secretario…). Dans un groupe comptant la Corée du Sud, les Etats-Unis et la Pologne, le premier tour ressemble à une formalité sur le papier. Et pourtant l’impensable se produit dès le premier match contre la sélection US. Menés 0-3 au bout de trente-six minutes, les lusitaniens se remettent dans le match mais s’inclinent (2-3). Ils se reprennent en exécutant la Pologne lors de la deuxième rencontre (4-0). Pour leur dernier match de poule, un nul leur suffit pour se qualifier. Réduits à dix (expulsion de João Pinto) puis à neuf (Beto est renvoyé aux vestiaires après un deuxième carton jaune), les lusitaniens s’inclinent (0-1) et sont éliminés à la surprise générale.
2004, la symphonie inachevée
La désillusion de la coupe du monde 2002 laisse des traces. Pays organisateur de l‘EURO 2004, le Portugal n’aura pas à passer par les qualifications. Les rênes de l’équipe sont confiées au brésilien Luiz Felipe Scolari. Ce dernier fait le ménage dès sa prise de fonction. Ainsi, Paulo Sousa, João Pinto, Jorge Costa, Vitor Baia, Sergio Conceição, Abel Xavier, Fernando Meira et Pedro Barbosa sont écartés sans ménagement. De la génération dorée du début des années 90, il ne reste que Luis Figo, Fernando Couto et Rui Costa. Scolari apporte du sang neuf à l’équipe, notamment des éléments d’un FC Porto de nouveau irrésistible sur la scène européenne: Deco, Ricardo Carvalho, Paulo Ferreira, Costinha, Maniche, Nuno Valente, Helder Postiga mais aussi Tiago, Simão et un certain Cristiano Ronaldo. Cet effectif qui peut aussi compter sur quelques cadres fidèles au poste (Pauleta, Nuno Gomes, Rui Jorge, Beto, Jorge Andrade, Petit…) n’est cependant pas favori de son EURO, d’autant que comme souvent, il a un groupe compliqué (Espagne, Russie, Grèce). Les choses commencent mal avec une défaite inaugurale contre la Grèce (1-2). Vainqueurs par la suite de la Russie (2-0), les hommes de Scolari sont obligés de battre le voisin espagnol pour sortir de la poule. Ils y parviennent difficilement grâce à un but de Nuno Gomes (1-0). En quarts, ils affrontent l’Angleterre dans une opposition dantesque qui sera un des hauts faits du tournoi (2-2 après prolongations). La décision se fera aux tirs au but, exercice dont le gardien Ricardo sera le héros. En plus de stopper un tir, c’est lui qui inscrit le penalty décisif qui envoie son pays en demis. Opposés aux Pays-Bas, les lusitaniens livrent une belle prestation (2-1) et se qualifient pour la finale. Ils y retrouvent la Grèce, solide à défaut d’être flamboyante. La sélection hellène va de nouveau surprendre le Portugal comme lors du match d’ouverture et s’imposer grâce à un but d’Angelos Charisteas (0-1). Battu de nouveau, le Portugal semble prisonnier de sa réputation de loser. Lisbonne s’endort la larme à l’œil ce soir-là.
Le joli mondial 2006
La défaite de Lisbonne ne marque cependant pas une rupture. Les lusitaniens ont désormais des certitudes et Scolari tient son équipe. Seule ombre au tableau, les retraites internationales de Fernando Couto et Rui Costa. Dernier des mohicans de l’équipe championne du monde junior en 1991, Luis Figo hérite du brassard de capitaine. Le groupe enregistre les retours de Fernando Meira, de Hugo Viana et de Marco Antonio Caneira. Pour le reste, il n’y a pas de changements majeurs. Les qualifications contre la Russie, la Slovaquie, la Lettonie, l’Estonie, le Luxembourg, le Liechtenstein, sont réussies (neuf victoires, trois nuls, aucune défaite). Le Portugal hérite d’un groupe à sa portée en phase finale (Mexique, Angola, Iran). Ils remportent leurs trois matchs de poule et s’adjugent la première place, ce qui leur donne le droit d’affronter les Pays-Bas en huitièmes. Ce match qui s’annonçait comme un choc sur le papier va rentrer dans l’histoire pour de mauvaises raisons. Une vingtaine de cartons (seize jaunes, quatre rouges) sera distribuée dans cette rencontre où les deux formations finiront à neuf. Cette parodie de football tournera cependant à la faveur des lusitaniens vainqueurs 1-0. En quarts, ils affrontent l’Angleterre. Le match se soldera par un score vierge (0-0). Les portugais se montreront heureusement plus précis aux tirs au but (3-1). La demi-finale contre la France sera par contre plus délicate. Les hommes de Scolari s’inclinent (0-1) sur un penalty de Zidane. Ils ne feront pas mieux lors du match de classement contre des allemands revanchards (1-3).
La fin d’une époque
Luis Figo décide de se retirer après cet ultime revers. Le Ballon d’Or 2000 n’aura donc jamais rien gagné avec sa sélection. Heureusement, avec l’émergence de Cristiano Ronaldo, le Portugal passe automatiquement à une nouvelle génération tout aussi prometteuse (Nani, Pepe, Quaresma, Raul Meireles, Bruno Alves, João Moutinho, José Bosingwa…) qui in fine réussira là où toutes les autres auront échoué en remportant l’EURO 2016.
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