Q-Tip – The Renaissance
Sortie: 4 Novembre 2008
Label: Universal Motown
Producteurs: Q-Tip, J Dilla, Mark Ronson
Il en a fallu du temps pour que le trop effacé Kamaal Fareed fasse son grand retour en solo. Figure de proue du hip-hop 80’s et 90’s au sein de son groupe A Tribe Called Quest et de la Native Tongue, l’homme au flow élastique n’a pas été épargné par les vicissitudes dans sa carrière solo. Un premier projet Kamaal The Abstract finalement sorti en bootleg, un album officiel et un autre projet Open qui ne sera jamais commercialisé au grand dam de ses fans. Peu productif peut-être, mais une carrière énorme. Q est de ces gens qui privilégie la qualité à la quantité. Alors que ses pairs inondent le marché de projets souvent passables et de street cds parfois médiocres, lui opte pour une approche plus discrète et plus aboutie en sortant peu de disques mais d’excellente facture. On a tous en mémoire le brillant Amplified sorti en 1999 et qui a en définitive bien vieilli.
La qualité de l’opus précédent et le naturel perfectionniste de Q-Tip ne laissait augurer que de grands espoirs à l’annonce de la confection de ce projet. Le scepticisme était tout de même de rigueur au vu du nouveau virage pris par le hip-hop. Entre de nombreuses productions sans imagination et des textes de plus en plus pauvres, le retour d’une des icônes de la Old School serait-il à la hauteur de sa réputation? Ce jeune public gavé aux ritournelles commerciales, au matérialisme et aux productions formatées pourra t’il s’ouvrir au génie de l’ex-ATCQ? La crainte de voir ce futur album mésestimé est tout aussi grande que celle de voir Q-Tip succomber, comme tant d’autres, aux sirènes commerciales. Surtout que les Neptunes (en nette perte de vitesse il faut l’avouer) sont convoqués à la réalisation de l’opus et que la présence du défunt J Dilla n’est pas confirmée. C’est donc avec réserve que ce nouvel album fut attendu. Heureusement les apparitions de Fareed sur The Big Bang de Busta Rhymes ont eu le mérite de rassurer quand aux capacités flowistiques de Q.
Passons outre les singles sortis de ci-delà qui ont tourné sur la toile. L’évènement est plutôt l’annonce du retrait des instrus concoctés par les Neptunes et la présence effective de JD. Tout ce qu’il y a de plus rassurant. Comme un symbole la sortie de cet album à l’intitulé un rien chambreur, The Renaissance coïncide avec l’élection de Barack Obama à la tête des USA. Heureux présage? La suite ne manquera pas de le confirmer.
Ce qui frappe avant toute écoute préliminaire est la pochette inspirée d’un célèbre tableau du peintre surréaliste Belge René Magritte. La MPC vient remplacer la pomme et donne un bel effet aussi symbolique que le dégradé de couleur sur la droite qui divise le corps du personnage en deux parties. Une espèce de mariage entre l’ombre et la lumière, le classique et le moderne, le passé et le présent. Une pochette aussi évocatrice ne fait qu’affuter notre curiosité. Une lecture rapide des crédits permet de constater que Q a décidé de prendre le taureau par les cornes en produisant lui-même la totalité du disque, exception faite d’une production léguée par le défunt J Dilla.
L’écoute ne manque pas de rassurer. Q a livré un projet à son image. Pas de Dirty South abrutissant, pas de formules commerciales éculées, aucune stagnation au niveau lyrical. Et que dire du flow de Fareed, toujours aussi élastique et alerte comme à cette grande époque que peu d’auditeurs actuels n’ont pas connus. Une claque comme pour rappeler à tous pourquoi il était considérer comme un des tous meilleurs MC’s.
Il n’y a pratiquement rien à jeter sur ce disque qui se place qualitativement comme l’un, sinon LE meilleur de ces dernières années. Et pourtant la carte de la prise de risque a été jouée par Kamaal. La bonne vieille formule si chère aux pseudo-puristes (beat, sample et rimes) n’est utilisée que pour un seul titre: Won’t Trade. Pour le reste, Q fait appel à des musiciens chevronnés chargés de ressusciter les samples qu’il a si judicieusement choisi. De plus The Abstract surprend tout le monde en poussant la chansonnette dès le premier titre de l’album Johnny Is Dead . On se laisse ensuite facilement transporter par l’ambiance soul-jazzy variée qui nous rappelle que ce disque n’est pas estampillé Motown pour rien. Les pépites se suivent et ne se ressemblent pas entre un magnifique Gettin’ Up et un Official qui n’est pas sans rappeler le premier opus solo de Q. On enchaine avec l’excellent You au texte équivoque (parle t-il d’une femme, du hip-hop ou des deux à la fois?) et voici qu’arrive en grandes pompes le premier invité de l’album, un certain Raphael Saadiq (rien que ça!). La collaboration entre les deux hommes est fructueuse et le résultat est plus que satisfaisant. Nos deux survivants de la grande époque se font plaisir en évoquant, en filigranne, la guerre en Irak tout au long de ce très bon We Fight/Love . A peine le temps de s’en remettre et la trop méconnue Amanda Diva (du groupe Floetry) vient sublimer un Manwomanboggie à la musicalité enivrante.
Move , héritage du regretté JD se charge d’ambiancer la piste de danse sur un sample du Dancin’ Machine des Jackson 5. On n’en revient cependant pas d’entendre juste après le titre caché éponyme dont personne ne soupçonnait l’existence. La surprise est heureusement agréable et on y trouve son compte. La fin de l’album est heureusement à la mesure des premiers titres. Norah Jones vient prêter main-forte à Q qui se lance dans un name-dropping du meilleur effet (et oui The Game tu as des progrès à faire dans ce domaine) sur un instru rappelant vaguement le More Bounce de Roger Troutman. D’Angelo sort quant à lui de sa tour d’ivoire et vient poser sa voix aux côtés de celle de Q-Tip sur les basses de Raphael Saadiq. Believe est une apologie du positivisme et colle parfaitement (comme une coïncidence) avec le discours électoral de Barack Obama. Comment ignorer aussi le Dance On Glass (écoutez attentivement les effets stylistiques et les rimes de Q ). Seul regret, le titre final Shaka est amputé du discours introductif de Barack Obama.
Que retenir en définitive, que du positif. Un album vraiment plaisant et qui porte très bien son titre. Q-Tip a aisément réussi là ou toutes les autres icônes du hip-hop ont échoué ces dernières années, pondre un nouveau classique. Lui qui rappait “Ils ne savent plus comment faire un classique” sur You Can’t Hold The Torch de Busta Rhymes vient de donner une leçon de hip-hop a tout le milieu. Prouvant que la réinvention du hip-hop a plus de chances de venir de la Soul et du Jazz que de l’électro et de la pop, et que les artifices tels que l’auto-tune sont parfaitement dispensables. The Renaissance est ce que 808’s & Heartbreak n’a pas réussi à être: une véritable révolution. Disons le tout net, The Renaissance est bien parti pour devenir LE classique de ces cinq dernières années, si ce n’est déjà le cas.
Un seul mot: chapeau bas Mr Kamaal Fareed.
18/20
Tracklist:
- Johnny Is Dead
- Won’t Trade
- Gettin Up
- Official
- You
- WeFight/WeLove (feat. Raphael Saadiq)
- ManWomanBoogie (feat. Amanda Diva)
- Move
- Dance On Glass
- Life Is Better (feat. Norah Jones)
- Believe (feat. D’Angelo)
- Shaka
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