« Être professionnel » dans le monde de la presse
A l’image de toutes les autres professions, le monde de la presse est régit par nombre de canons moraux. Ainsi on ne peut se départir de la sacro-sainte déontologie, d’une certaine éthique (plus ou moins lâche en fonction de sa sensibilité propre et des objectifs de son employeur) mais surtout de l’obligation de rester le plus possible professionnel. Être professionnel, c’est d’ailleurs l’un des leitmotivs qu’on s’évertue à nous rabâcher à nos débuts en vue d’entretenir un message mnémotechnique nous rappelant que nous ne faisons pas ce métier pour le dévoyer, que nous nous devons de prendre notre statut de journaliste au sérieux. A ce titre, il est conseillé de laisser ses émotions au vestiaire, de ne privilégier que l’objectivité dans le traitement de l’information et de se dépassionner le plus possible en vue de gagner en crédibilité. Le suivi de ces recommandations pourrait suffire pour être considéré comme un bon journaliste.
Dans les faits, nombre de rédacteurs en chef ou de directeurs de publications se fichent un peu de savoir que vous êtes un bon rédacteur si les sujets que vous abordez n’ont pas vocation à séduire le lectorat. On préfèrera largement un scoop fumant au contenu pas toujours vérifié (parce que parfois non-vérifiable au moment de la mise sous presse) plutôt qu’une analyse brillante d’un fait de société qui n’intéresse pas le lecteur lambda. Et oui, le journal est aussi un produit commercial et en tant que tel, il se doit d’assurer sa rentabilité, il y va de votre salaire de minable gratte-papier mais aussi de votre réputation et de la façon dont vous serez perçus par les patrons. Ainsi, votre objectif devient rapidement de pondre l’article qui vous permettra de vous démarquer de la masse, vous attirera les faveurs du rédacteur en chef, l’envie et accessoirement le respect de vos confrères. Vous réalisez alors que dans l’intérêt de votre carrière vous avez le devoir de faire votre possible pour avoir le plus régulièrement possible la une de l’édition du jour, de la semaine, du mois. Pour mener à bien ce dessein, à vous de vous décarcasser pour ramener du croustillant, comme on le dit dans le milieu, et faire exploser les ventes. C’est tout ce qui importe d’ailleurs, le lecteur moyen n’est pas à même de percevoir les subtilités de votre prose, seuls les faits l’intéressent.
Si l’obligation de professionnalisme se doit d’être respectée un minimum et constitue le gage de votre respectabilité (si on peut dire ça comme ça), ses contours sont assez flous et finissent par être ramenés à la seule aune du reporter. Votre directeur de publication ne se préoccupe pas de la façon dont vous avez eu l’information ou de vos méthodes d’enquête. Libre à vous de corrompre, de faire chanter ou de vous prostituer, seul le résultat compte. Si cette donnée est assez facilement négociable lorsqu’il s’agit d’information pure, c’est moins le cas lorsqu’il est question d’être en prise directe avec un interlocuteur, exercice communément appelé interview. Bien entendu, il y a lieu de différencier les questions posées à des personnes plus ou moins anonymes triées sur le volet pour une enquête de celles que vous avez eu toutes les peines du monde à rencontrer pour un entretien. Les interventions des premières seront le plus souvent ramenées au rang de citations incluses dans votre papier ou de périphrases servant à l’illustrer, ce qui n’est pas le cas pour les secondes pour lesquelles l’objectif est loin d’être la même. En effet l’interviewé à tout autant intérêt (sinon plus) à se confier que vous à l’interroger. Pour preuve il fixe ses exigences par le canal de son agent ou de son manager, fait parfois inspecter votre questionnaire par ses avocats, vous met en relation avec son responsable en communication et relations publiques pour garder le contrôle de son image et de ses déclarations. Vous vous retrouver donc dans la position de simple instrument médiatique, contraint de se plier à tous ses caprices aux fins d’obtenir ce que vous attendez de lui. Avec de la chance tout le monde en sortira satisfait.
Dans ce cas précis, la notion du professionnalisme est à géométrie variable. Il n’y a pas réellement d’attitude-type à aborder comme c’est le cas lorsque vous enquêter sur le vol de bicyclettes d’un quartier lambda. Il n’est pas ici question que de qualité professionnelle, mais aussi de relations humaines. Il est alors clair que la limite entre distance professionnelle et proximité amicale est peu perceptible. Encore que ce n’est que le journaliste qui y est le plus souvent soumis. La majeure partie des personnes que vous aurez à interviewer dans ce contexte-là sont dans la logique d’une opération de communication et ne sont pas nécessairement là pour se faire des amis (c’est même plutôt rare). Deviser pendant deux heures avec elles ne fera pas de vous leur pote. Une fois le micro éteint et les civilités d’usage échangées, chacun d’entre vous retournera à sa vie professionnelle et il n’y aura que peu de chances que ça aille plus loin que ça. Comment appréhender une interview donc? Deux possibilités habituelles: jouer la carte de la froideur professionnelle, vous contenter de poser vos questions à celui que vous ne considérer comme rien d’autre qu’un simple sujet de plus dans votre carrière ou alors tabler sur la sympathie aux fins d’essayer d’obtenir mieux de votre « client » que ce que son entourage de professionnels de la communication veut laisser paraître. La deuxième approche est a priori plus intéressante vu que mis en confiance le sujet est plus malléable, mais elle s’avère parfois désastreuse quand ce dernier n’est que peu disposé à vous prêter son attention. Rien de plus frustrant que d’obtenir des réponses agacées ou de se faire littéralement snober par votre sujet. Vous pourrez toujours vous venger en essayant de salir sa réputation mais cela reste assez minime. Quoi qu’il arrive la teneur de votre article s’en ressentira.
Vous pouvez donc le constater être professionnel dans le monde de la presse est peu évident à assimiler. L’objectivité demeure un idéal mais elle est rarement atteinte. Ce métier étant en prise directe avec la société et ses composantes, l’aspect humain y a toute son importance, tout comme la sensibilité et les convictions du rédacteur. Du coup, qu’on le veuille ou non, une part de subjectivité demeure et ce même en s’imposant une rigueur spartiate. A terme le bon journaliste est celui qui parvient à véhiculer subtilement ses opinions tout en satisfaisant les objectifs mercantilistes de ses employeurs et l’égo des personnes qu’il est amené à collaborer.
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