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Pourquoi j’écoute moins de rap français?

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Comme beaucoup d’entre vous mon adolescence a été marquée par l’âge d’or de ce genre. Je me souviens encore que je me repassais sans arrêt chaque nouvelle sortie. J’écoutais minutieusement toutes les chansons sans jamais rien zapper histoire de percevoir la moindre nuance lyricale et d’approfondir par la suite mes connaissances générales en me documentant sur toutes les références de chaque couplet ou refrain. A ce titre, j’ai été plutôt gâté par nos MCs de l’époque qui avaient le mérite d’associer fond et forme et d’en faire une combinaison qui s’avérait ravageuse pour la masse d’auditeurs que nous étions. Difficile de ne pas se remémorer cette époque avec une pointe de nostalgie, surtout au vu de ce à quoi nous avons droit à présent.

2010, mon intérêt pour le rap français s’est considérablement amenuisé. Je n’en suis venu à ne m’intéresser qu’aux « grosses sorties » ou aux nouveaux disques d’artistes ayant marqué mon adolescence. Elle est loin l’époque où je me délectais de chaque sortie, savourant chaque nouvelle sonorité avec enthousiasme. Au final peu de disques retiennent mon attention et il faut limite que je m’arrache les cheveux chaque fin d’année pour pouvoir citer cinq disques qui tiennent la route, et ce depuis près de trois années.

Les raisons de cette désaffection sont nombreuses. Entre l’inculture des nouveaux acteurs du mouvement, la pauvreté de la plupart des projets et la quasi-sacralisation des clichés les plus rincés il y a largement de quoi faire. Pour ne pas trop me disperser je préfère aborder tous les aspects m’ayant fait déserté le rap français points par points.

1. La pauvreté lyricale

De tous temps le texte a toujours été le point fort du rap français. La richesse de la langue française conférant à cet aspect des potentialités inouïes, il est tout à fait légitime d’attendre une certaine finesse dans le rendu lyrical. L’évolution s’est faite d’ailleurs de façon exponentielle pour tous ceux qui ont suivi un minimum l’histoire de cette musique. Si au départ l’accent était mis sur la rime et la richesse des jeux de mots, cette dimension a évolué au fil de la décennie passée. En plus de la prédominance du fond (entendre par là l’engagement et la diversité des thématiques abordées), nos rappeurs sont allé plus loin dans leurs acrobaties lyricales. La rime se fit plus recherchée, les assonances et allitérations ne tardèrent pas à faire leur apparition mais ce fut surtout l’avènement de la formule choc (la punchline si vous préférez) qui marqua un tournant dans l’histoire du rap français. Une innovation portée aux nues au fil des années notamment dans l’excellent premier disque d’Arsenik Quelques gouttes suffisent et à son paroxysme avec les sorties successives de l’unique album de Lunatic Mauvais Oeil et du premier solo de Booba Temps Mort.

Si les deux derniers disques ont été des classiques du genre, ils ont malheureusement été plus ou moins responsables du retour de flamme de cette nouvelle dimension textuelle. Depuis lors tous les acteurs du mouvement essaient de faire pareil et au fil des années nous nous sommes retrouvées en pleine dictature de la punchline. Pis, elles sont même devenues pour beaucoup plus importantes que le texte en lui-même qui a fini par être réduit au rang de vulgaire support ne servant qu’à les placer (rôle normalement dévolu à l’instrumentation soit dit en passant). Bien entendu cette surenchère de la formule choc a eu pour conséquence l’émergence de textes vides de sens et surtout une recrudescence de rimes si foireuses qu’on en vient parfois à se demander si leurs auteurs ont un cerveau (même les « têtes d’affiche » n’y échappent pas). Dans ces circonstances c’est limite une torture de s’infliger une écoute d’album.

Deuxième écueil la course à la punchline à contribuer à vider les textes de signification. Il est tout de même assez aberrant qu’avec tout ce qui se passe dans notre univers on puisse trouver le moyen de ne rien dire d’intéressant sur des chansons entières.  Mais là n’est pas le pire, nous sommes malheureusement entrés de facto dans un système où les rappeurs écrivent pour satisfaire un public quitte à verser dans le grotesque. Il n’est plus question d’embarquer l’auditeur dans son monde mais plutôt de lui fournir ce qu’il a envie d’avoir (ce qui dans un sens va à l’encontre de la définition même de l’art). Résultat les textes sont devenus un ramassis de clichés volontairement grossis et ne représentant parfois même plus les pensées de leur auteur. L’exemple même du formatage. De plus les rares qui font encore l’effort d’aborder des thématiques plus sérieuses ne sont malheureusement pas aussi talentueux que leurs ainés. Certains affichent même d’avantage leur inculture et finissent par se prétendre engagés alors qu’ils ne font que ressasser des banalités. Bien sur il y a des exceptions mais trop peu malheureusement.

2.La non-identité musicale

Le rap a beau être le message pour paraphraser un certain grand rappeur, force est de reconnaitre qu’il n’est dans le meilleur des cas que 50 à 75% d’une chanson. En ce sens la musicalité à toute son importance et le choix des supports instrumentaux à toute son importance.

Contrairement aux États-Unis et même à l’Afrique, le rap français ne peut se targuer d’avoir une identité musicale affirmée. Chose assez compréhensible au demeurant si on se fie à l’aspect multi-séculaire de ce pays. N’empêche la démocratisation des logiciels de conception musicale a permis l’émergence d’une nouvelle vague de beatmakers au point que la spécialité n’a jamais été aussi bien représentée dans l’histoire du mouvement. Seul bémol personne ne semble en mesure de s’affranchir des standards américains. Conclusion manifeste, beaucoup se contentent de livrer de véritables copié-collés de ce qui se fait outre-atlantique. Si l’avantage est maintenant de pouvoir se faire réaliser un disque sans casser sa tirelire ou solliciter des américains peu motivés par l’enjeu, le problème est que la musique n’a jamais semblé aussi uniforme. Le rap français n’est donc devenu rien d’autre que du rap américain avec des paroles en français et se vassalise de facto à celui-ci. En d’autres termes c’est pratiquement comme écouter une copie low coast de ce qui cartonne chez l’oncle Sam. Difficile d’être pris au sérieux dans ces conditions. Il est tout de même assez paradoxal que les beatmakers français du moment ne pensent pas à s’inspirer d’avantage de leur background musical de base voire à piocher dans la musique des pays d’origine de certains acteurs de la scène (les quelques exemples en ce sens ont souvent été des réussites d’ailleurs). Si c’est pour recopier ce qui se fait ailleurs sans changer les ingrédients, autant se contenter de l’original (donc du rap US). A titre personnel la non-variété instrumentale du rap français de ces dernières années m’ennuie au plus haut point aussi. A croire qu’en dehors du dirty south il n’y a rien d’autre dans la musique, et ça c’est regrettable.

3. La mentalité des rappeurs

Autre chose à avoir évolué ces dernières années la mentalité des rappeurs eux-mêmes. Il est de nos jours très difficile d’en vivre et nombre de performers finissent par arrêter leur carrière à cause de ça. Mais il faut aussi réaliser que l’aspect financier à pris une place trop importante dans le milieu au point que certains sont prêts à toutes les compromissions imaginables pour vendre. Toutes choses qui ont contribué à consacrer le formatage le plus décomplexé qui soit. La direction artistique à ainsi finie par être sacrifiée sur l’autel des questions pécuniaires. S’il est tout à fait normal de souhaiter pouvoir vivre de son talent, il faut cependant savoir raison garder parfois. On n’en est plus à l’étape où il fallait faire un single grand public pour espérer s’attirer les faveurs des acheteurs. A l’heure du téléchargement et des modes de plus en plus éphémères plus aucune compromission ne fait peur aux MCs quitte à faire des chansons jetables que tout le monde effacera de son mp3 au bout de quelques mois. Plus rien n’est proscrit et plus aucune collaboration n’est trop honteuse pour pouvoir se vendre. Dommage.

Le drame c’est que du côté des indépendants on verse aussi dans le cliché. Entre rap racaille aux paroles abêtissantes juste bonnes à séduire des adolescents en crise d’identité et pseudo gangsta rap à la française on ne peut pas dire que les choses iront en s’améliorant. De plus ici, comme dans le mainstream US, rien n’est trop dégueulasse pour se vendre quitte à faire le mariole sur le net ou enchainer les apparitions foireuses juste pour se faire du buzz. D’un côté comme de l’autre la qualité n’est plus la préoccupation première. L’essentiel est de vendre, qu’importe comment et pour quoi. Peu leur importe de tous aborder les mêmes sujets, d’avoir tous le même type d’instrumentaux et toujours le même type de featurings.

Au vu de toutes ces raisons il m’est vraiment difficile de me reconnaitre dans le rap français d’aujourd’hui. J’ai certainement un discours de vieux réactionnaire sur ce plan là mais je ne peux décemment me contenter de ce déficit de créativité. Bien sur de temps en temps je tombe encore sur des disques qui me font penser qu’un jour le genre pourrait définitivement sortir de sa léthargie mais il faut bien avouer que pour le moment le meilleur ne semble pas à venir et les meilleures années du rap français semblent définitivement derrière nous. Pas grave au fond. Je continuerai à vivre dans le passé et à me repasser mes disques vieux de douze-quinze ans. Étrangement j’ai toujours le sentiment qu’ils sont sortis hier tant la plupart n’ont pas pris une ride. On ne peut pas en dire autant des nouvelles sorties qu’on n’écoute déjà plus au bout de trois mois .

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