L’indépendance en question
Depuis ses débuts la place du hip-hop, et plus particulièrement du rap, dans l’industrie musicale a fait l’objet de débats. Conçu à l’époque comme un genre hybride, se situant plus ou moins aux antipodes des canons musicaux jusqu’alors en vigueur, le rap a tout de même fait l’objet de récupération de la part des majors qui y ont vu un marché porteur capable de s’avérer être très rentable. Si cette nouvelle donne, apparue dès les années 80, a grandement contribué à la popularité de ce courant musical, elle est loin d’avoir fait l’unanimité au sein même des acteurs du mouvement qui ne voyaient pas tous d’un bon œil la subite médiatisation dont le rap a fait l’objet. Il faut bien reconnaître que les impératifs financiers des maisons de disques étant divergents de ceux des artistes et surtout de la vision globale de la communauté hip-hop, une cassure s’est insidieusement opérée entre les acteurs du mouvement désormais scindés en deux entités. D’un côté le mainstream, représentant la face visible de l’iceberg pour le profane et de l’autre l’underground, plébiscité par les partisans d’une certaine authenticité. Mais au-delà de cette divergence de points de vue s’est posé une question qui a pris toute son importance au fil des années: celle de l’indépendance, et surtout de son impact sur le mouvement dans sa globalité.
A ses débuts la question de l’indépendance n’était pas vraiment posée dans la mesure où l’essentiel était juste de sortir des disques et de faire entendre sa musique par le plus grand nombre. Les questions pécuniaires n’étant alors pas à l’ordre du jour, la plupart des acteurs s’accommodaient davantage du respect de leurs pairs et de la popularité au sein du microcosme hip-hop. Cependant les maisons de disque ne verront pas les choses du même œil et useront de leurs moyens de pressions pour faire du rap une musique vendable. Insidieusement, on en arrivera à une révision du contenu chez les artistes signés. Les lyrics seront progressivement vidés de leur substance revendicatrice, transformant le rap en musique urbaine formatée pour les jeunes auditeurs et les dancefloors. Toutes choses qui ne manqueront pas de créer une réaction de la part des artistes qui préféreront garder le contrôle de leur musique. Ce qui aura logiquement pour effet de les conduire à se structurer, afin de se prendre en main et conserver les clés de leur art. Les majors seront alors vues comme des symboles d’oppression et de dégénérescence artistique. De plus, les premiers succès aidant, les labels indépendants prendront de l’assurance et essayeront du mieux qu’ils peuvent de développer les artistes et s’installer dans la durée.
Le moins que l’on puisse affirmer est que les labels indépendants ont fortement contribué au développement du hip-hop. Affranchis des contraintes des majors qui privilégiaient l’accessibilité au détriment de la profondeur, les MC’s signés sur ces labels écriront les plus belles pages de l’histoire de cette musique plus d’une décennie durant. Le plébiscite dont ils feront l’objet contraindra même les majors à réviser leur position en proposant des contrats de distributions plus ou moins juteux. Une donne qui profitera aux différents acteurs du mouvement qui auront ainsi la possibilité de garder leur authenticité tout en ayant accès aux moyens des consortiums discographiques. Toutefois, la plupart des maisons de disque se réservaient le droit de décider ou non de distribuer un projet, ce qui d’une certaine manière leur permettait de garder le contrôle de la machine, vu que les labels signés finissaient par contraindre les artistes à se conformer aux exigences, de crainte de perdre de l’argent et de se retrouver sur la brèche. Étant incapables de se distribuer efficacement, cette couleuvre a dû être avalée, mais vu que la qualité des sorties restait appréciable, il y avait, à vrai dire, peu de raisons de se plaindre.
La donne va cependant changer avec la démocratisation d’internet. Une libéralisation qui va entraîner une dématérialisation de la musique et ouvrir la porte à une nouvelle approche du business. Un virage qui ne va pas apporter que du bon dans le rap game. Désormais, il est possible de se passer à moyen terme de contrat de distribution et surtout il n’est plus nécessaire de bénéficier du soutien d’une major, voire même d’un label influent pour se faire connaitre. L’internaute se retrouve assailli de nouvelles tendances, de nouveaux artistes (auxquels il n’aurait certainement pas prêté attention des années plus tôt) et de nouvelles sonorités. Si cette redistribution partielle des cartes permet désormais aux inconnus d’avoir leur chance, elle a malheureusement contribué au nivellement du rap par le bas. Les labels étant dorénavant survolés, ils se retrouvent dans l’incapacité de jouer pleinement le rôle de goulot d’étranglement qu’ils tenaient jusqu’alors, laissant le champ libre à des gens qui en d’autres temps auraient été gardés à l’écart du business. Résultat, une invasion incontrôlée de gens sans talent particulier capitalisant sur le buzz pour se faire une popularité. Certains, conscients de leurs limites et désireux de se faire une place coûte que coûte joueront la carte de la pseudo-dérision, puis de l’hyperbole plus ou moins malsaine. Résultat, on se retrouve avec des textes vides de sens, quasi-totalement fantasmés, sertis de gimmicks pour faire oublier leur manque de liant et de punchlines plus ou moins percutantes ne servant qu’à masquer le vide lyrical. Les majors toujours à l’affût de bonnes affaires feront donc la promotion de ce type de rappeurs qui contrairement à leurs aînés n’ont pas besoin d’être particulièrement bridés vu que leur volonté est d’accéder à la fortune et à la notoriété. Quand à ceux qui n’ont pas été récupérés par les maisons de disques, ils continuent de sévir sur la toile, ne reculant devant aucun excès pour se faire du buzz à moindres frais.
Avec du recul, il faut bien reconnaître que la libéralisation de l’espace musical n’a pas profité au rap. Dans le temps, les majors étaient vertement critiquées pour leur volonté de travestir le rap, de l’édulcorer pour le rendre plus vendeur et pour leur modèle économique. Aujourd’hui plus besoin d’imposer des thèmes aux jeunes artistes. Ceux-ci sont parfaitement conscients de ce qui est attendu d’eux et ne s’embarrassent pas du dogmatisme de leurs aînés. Ils savent que la qualité n’est plus un facteur de vente, seul le buzz compte. Plus celui-ci est important, plus la maison de disque sera encline à leurs faire des facilités et à les promotionner. Une situation à des années-lumières de celle qui prévalait à la fin du siècle précédent. Le rap indépendant est devenu exactement ce qu’était le rap des majors de l’époque, c’est-à-dire un genre ludique, innervé de lieux communs, ne dénonçant pas grand-chose et faisant l’apologie du matérialisme le plus débridé qui soit, à la différence près que maintenant on prend un malin plaisir à vouloir choquer pour choquer. Le drame est qu’au vu de la frilosité des majors, c’est état de fait risque de perdurer, donnant l’illusion à n’importe quel wack de pouvoir faire carrière du moment qu’il a de bons retours sur la toile. Preuve qu’il en est que le rap est dans un état critique.
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